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Le Cantique décanté

On a assisté au filage de Désarmés Le Gran Kantik, la nouvelle création de la compagnie Nektar.

Je ne me sens pas désarmée mais complètement démunie. Devant moi, un plateau presque nu. Des copeaux et des troncs, au sol. Dans l’ombre, deux acteurs. Jeunes. Beaux. Et leur silence. Misère.

Cécile Hoarau, metteuse en scène d’une pièce que je perçois de prime abord comme un ovni saugrenu, a des allures de sphinx. Impossible d’ébranler sa douce sérénité malgré le mitraillage de mes questions. Quel est donc ce spectacle qui se propose de mêler deux textes : celui de Sébastien Joanniez : Désarmés, œuvre contemporaine en français, construite sur la succession de deux monologues amoureux : elle/lui, deux amants qui expriment leur désir fou malgré les clans ennemis d’où ils viennent ; et Le Gran Kantik, la traduction en créole réalisée par Axel et Robert Gauvin à partir du Cantique Des Quantiques, ce chant d’amour biblique tellement usé par les cérémonies de mariage que sa simple évocation me donne des frissons nauséeux.

« J’ai été attirée par la grande poésie du texte, sa magnifique densité, » me confie Cecile Hoarau au sujet de l’écriture de Sebastien Joanniez. Je l’observe, sceptique mais étonnée. Effectivement, cette femme semble littéralement habitée par la beauté du texte. Elle poursuit : « Je me suis dit, dans ce texte, il y a de la musique.  » Alors lui vient l’idée d’entrecouper les monologues amoureux de respirations musicales et poétiques portées par un chœur de jeunes filles « de Jérusalem », et du même coup de situer le conflit entre les communautés chrétiennes et islamiques.

Je jubile. Ancrer son choix artistique dans l’actualité est une accroche qui, pour être facile, me semble séduisante. Désarmés Le Gran Kantik serait une nouvelle version d’un Roméo et Juliette au pays de notre inavouable intolérance, quelque part entre les débats sur le burkini et la folie meurtrière de Daesh, ou le récit d’un impossible amour entre l’islam et la chrétienté. Raté.

« Cette envie de monter le spectacle m’est venue du texte, pas de l’actualité » me corrige-t-elle, me ramenant, encore et toujours à la beauté d’une écriture. J’ai bien compris, on ne la taxera pas d’opportuniste. A sa décharge d’ailleurs, il est impossible, après avoir vu la création, d’identifier la communauté à laquelle appartiennent les deux personnages. Sans doute pour n’en stigmatiser aucune. Et plus certainement parce que le contexte de guerre et de chaos constitue plus une toile de fond sur laquelle glissent les paroles d’amour. Cette guerre devient le terreau d’une germination qui la dépasse : celle d’un amour fougueux et juvénile.

La désabusée cynique que je suis est tentée de ricaner. Lorsqu’on me sort du chapeau magique le cliché de l’amour plus fort que la mort ou toute autre mièvrerie soixante-huitarde du « Faites l’amour pas la guerre  », j’ai tendance à brandir Lacan : « L’amour, c’est donner ce qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Le coup des amants maudits que la haine clanique ne séparera pas, on nous l’a déjà fait l’année dernière au CDOI (Centre Dramatique de l’Océan Indien ; le Théâtre du Grand Marché), avec le Romeo é Juliet justement, qui lui aussi proposait d’alterner propos en français en en créole.

Très insolemment, je demande à Cécile Hoarau si elle a voulu souscrire à un effet de mode qui consiste depuis quelque temps sur notre île à insérer dans un texte classique, Shakespeare, Molière et plus récemment le napolitain Basile avec Le Conte Des Contes, des passages en créole. Mais ma provocation ne rencontre pas les foudres attendues.

La voilà qui récidive, inébranlable : «  Notre amour peut changer le monde. L’idée de « faire mailler les deux langues », c’est un réflexe naturel et identitaire, parce que le créole, langue de l’affect, langue intuitive, permet justement de dire cette intimité du désir amoureux. C’est une langue commune, une langue de jonction. »

Dépitée de n’avoir pu assoir mes préjugés, je m’apprête à subir soixante minutes dédiées à la beauté de l’éros mais, aléas de la répétition oblige, sans la musique ni vidéos prévues. Privée des supports qui, indéniablement, facilitent l’entrée sensorielle dans un spectacle, j’observe Anne-Gaëlle Hoarau, cette diablesse effrontée dont j’ai pu l’année dernière admirer le talent de musicienne et de chanteuse. Aujourd’hui, elle est sublime de fraîcheur candide mais apporte dès les premières paroles de son monologue une gravité insoupçonnée.

Je me surprends à rentrer progressivement dans la densité d’une émotion, parce que l’alchimie entre ces deux jeunes premiers sert magnifiquement un texte simple, épuré, auquel les acteurs et en particulier la diction grave et lente de Fabrice Lartin apportent l’épaisseur du désir. Ce que je vois est un parti pris courageux et respectable consistant à privilégier la respiration, les temps de pause, plutôt que l’action.

Ce que je vois est un acte théâtral intrépide proposant d’atteindre de l’infiniment grand en partant de l’infiniment petit.

Ce que je vois, ce sont deux acteurs privés de la facilité d’un schéma narratif quelconque, qui vont devoir porter, déployer et sublimer des monologues poétiques une heure durant.

Ce que je vois enfin, c’est une metteuse en scène qui a encore le noble culot, à l’heure de la surenchère technologique de limiter les artifices à trois troncs d’arbres et deux paravents, pour que se déploient pleinement les voix humaines et musicales dans la construction d’une intimité.

Et ce que je ne vois plus, c’est le temps écoulé lorsque s’achève la sublime et ultime danse des amants.

Et, touchée en plein cœur, je rends les armes, devant tant de beauté.

Zerbinette