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Le Cobalt est une couleur chaude

Intarissable d’anecdotes, on a souvent vu Philippe Conrath voler à la rescousse des artistes plus à l’aise sur scène qu’en interview, au point que nos articles se constellent souvent de ses interventions. L’actu des protégés de son label nous intime une question : de quoi Cobalt est-il la couleur ?

Ancien journaliste culturel de Libé, fondateur du festival Africolor ainsi que du label Cobalt dont il est plénipotentiaire, l’ex-parisien raconte les débuts d’un des plus vieux labels indépendants encore en vie qui a su intégrer les musiques d’Afrique occidentale et de l’océan Indien dans la boucle européenne. Si l’orientation vers le continent cornu est devenue évidente avec les nombreux articles que le reporter rédigeait sur les musiques noires, elle jugulait un flux musical hétéroclite composé, entre autres, du Marquis de Sade, de Forguette Mi Note ou du guitar hero Claude Barthélémy.

D’abord nommé C.B.H — les initiales de ses trois créateurs — avec la prétention de rivaliser avec CBS (ancien nom de Sony Music, excusez du peu), le label prend rapidement le nom de la couleur, et de cette fameuse bombe capable de guérir le cancer.

« Ce bleu nous a joué des tours, reconnaît Philippe, dernier du trio à porter l’entreprise. En 89, j’ai fait un truc hyper littéraire : sur nos albums, je faisais un entourage cobalt et, au centre, une photo de l’artiste. Un jour, un représentant me dit de changer mon truc car, quand il amène mes albums aux disquaires, les mecs lui disent « on l’a déjà ». Ils regardaient pas le nom, ni la photo. C’était trop Gallimard. »

Par l’intermédiaire de Ti Fock, le désormais ex-journaliste rencontre un Danyèl Waro qu’il emmène en tournée durant laquelle la confiance fleurit dans le terreau d’un militantisme très à gauche. Une sensibilité politique qui pousse à repenser l’économie de la production.

« Quel type de contrat on fait avec un type comme Danyèl Waro qui vendait 20000 disques à La Réunion et zéro en France ? »

Au lieu du classique 10% pour l’artiste/90% pour la production qui sévissait déjà en terre parisienne, ils se lancent sur un accord en moitié-moitié dès un premier album devant se plier à la volonté d’un maloyèr amoureux des kabars bien plus que des studios où il avait déjà enregistré Gafourn et Batarsité.

En 1999, Foutan Fonnker répond à la problématique par l’enregistrement de lives à Berlin et commence l’épopée de Waro sous le fanion bleu qui les propulse dans les bus de tournée conduits par Conrath, légitimant son rôle au sein des artistes qui restaient interdits quant au travail de l’éditeur. Une phrase de Danyèl à son groupe permit l’adoubement : « C’est normal que Philippe gagne de l’argent, il conduit. »

Au-delà du rôle de chauffeur, le parisien fait du 360 en s’activant à tous les maillons de la chaîne en tant qu’éditeur, producteur et tourneur. En parallèle, le chanteur devenu ami lui ouvre les portes d’une créolité de plus en plus séduisante qui l’amène à considérer les charmes d’une île qu’il foulait souvent mais jamais assez longtemps.

« Jamais je ne m’étais pris un cyclone sur la gueule, jamais je ne me faisais trop piquer par les moustiques, jamais je ne me prenais tous les cons qui me font chier ici.  »

La vie parisienne désormais loin derrière, il peut se consacrer à ceux qui le font vibrer en nouant des relations avec ses protégés qui s’étendent sur trois générations. Quand on lui demande sa manière de procéder, la réponse est sans appel :

« Tous les artistes avec qui j’ai eu envie de travailler, je les ai vus sur scène. Il faut qu’ils me créent une émotion qui ne ressemble à aucune autre. Comme mon métier a consisté à écouter de la musique pendant des années, la personne qui réussit à me provoquer une émotion est exceptionnelle, point barre. »


Les artistes Cobalt ne sont pas des bleusailles

Danyèl Waro, nouvel album et concert de la réconciliation
21 avril 20h | Saint-Paul | Lespas & La Cerise |

Le point le plus chaud de l’actualité cobaltienne, c’est Monmon, le cru 2017 du pape du maloya sera commercialisé depuis une semaine et en vente lors des concerts. Entre les hommages à Madame Baba, femme du défunt Gramoun Baba dont les servis kabarés sont entrés dans la légende, les références aux multiples religions de l’île avec Panga où s’invitent les tambours malbars, Danyèl Waro continue d’étoffer le syncrétisme réunionnais dans des titres frisant souvent la dizaine de minutes pleine de cœur et d’une écriture de plus en en plus affûtée. Profondément humanistes, ses textes ont sauté à pieds joints dans une universalité assumée avec un livret où figurent leurs traductions françaises et anglaises. Si l’achat du disque et la découverte des nouveaux titres vous incitent à vous pointer au live du 21 avril, la date est également à marquer d’une pierre blanche car devant sceller les réconciliations entre La Cerise et Lespas. En effet, le nouveau directeur du théâtre saint-paulois, Alain Courbis, qui était à la tête du Pôle Régional des Musiques Actuelles, est grandement favorable à la reprise des activités communes. Les scansions de cohabitation du chanteur de Bois Rouge semblent idéales pour acter l’événement.

Zanmari Baré, un final jazz

Avec un album qui ne cesse de louvoyer alors qu’on le sait fini à 99,9999%, Zanmari Baré vient de conclure, le 6 avril dernier, une tournée promotionnelle à travers les plus grandes salles de l’île. Mamelle d’une tournée Kazkabar métropolitaine qu’il domine en compagnie de Danyèl Waro avec qui les interactions s’enchaînent, l’homme longiligne a vu ses complaintes célestes accompagnées d’arrangements jazzy pour ouvrir le Total jazz. En première partie de Shabaka and the ancestors, la bann gayar — comme ils se nomment pour l’occasion — ont recoloré des chansons déjà cultes d’une teinte cuivrée.

Ann O’aro, univers créatif en constante expansion

Tatoueuse, dessinatrice, chanteuse, danseuse, chorégraphe, comédienne… À 26 ans, Ann O’aro est déjà une artiste accomplie transcendée par les démons d’une enfance révoltante et polarisant son travail autour du corps. Si son album n’est pas prévu avant 2018, sa voix est criblée d’accent et de formules québécoises depuis sa collaboration avec Soleil Launière, sorte d’alter ego boréal rencontrée au Québec. Avec cette descendante d’Innus, elles chantent dans un langage fusion créé pour l’occasion à partir d’un verlan de créole réunionnais et de langue de ces autochtones canadiens, le nehlueun. Si vous êtes aussi peu prêts à apprendre le nnal que le klingon, sachez que cette artiste passionnante a une façon bien à elle d’enjamber la barrière de la langue. Lors d’un concert parisien, elle a distribué des papiers en lâchant : « Puisque vous ne comprenez rien, on va faire une dictée en créole. » Le thème : Tu ne souris pas, c’est pour ça que je te baise. Tu l’as bien cherché. Après avoir ramassé les copies, elle a poursuivi la chanson en jetant violemment les boules de papiers sur le public. Passionnante vous dit-on !

Antoine d’Audigier-Empereur