Rétrospective

L’île | 23 et 24 juin 20h | Piton St-Leu | Le Séchoir | 20-25€

Le con du dîner

Comédien admiré pour sa capacité à incarner des textes torturés, Nicolas Givran poursuit dans L’Île sa recherche sur le théâtre comme expérience dérangeante. Votre dévoué y était invité le mois dernier. Il en reste encore tout circonspect. Mais vous enjoint à vous faire votre propre idée.

De lui, on dit que c’est « l’un des meilleurs comédiens de sa génération ». Pourtant, à ses débuts avec le metteur en scène Luc Rosello, ce dernier lui assène, avant d’en devenir un fervent soutien « t’as aucune prédisposition pour le métier ! ». Lui-même le reconnait : « Luc était dans le vrai. Je ne crois pas au talent. Je ne crois qu’au travail. De toute manière, je suis arrivé au théâtre par chance en répondant à une annonce ANPE ».

De fait, il ne faut pas se fier à son air « glaçant ». Givran s’interdit de glisser sur la pente savonneuse des dangers égotiques, et parle de l’hygiène du comédien : « Ne pas se sous-estimer mais ne pas prendre le melon non plus ». D’ailleurs, il suffit de le voir dans un autre rôle de composition : le désopilant Monsieur Loyal des concerts de Tricodpo ou du rocambolesque concert-spectacle Tricodposcopie. Son air irascible disparait très vite et sa nature de joyeux drille prend le dessus. Au côté du chanteur Érick Lebeau et de sa joyeuse bande de ségatiers et il lance force vannes yab ou joue le pitre de service en étrillant le milieu culturel réunionnais. « Faire le bouffon, c’est aussi dire les choses. C’est pouvoir poser un regard impertinent sur le monde culturel. Et on sent que les gens ont besoin de rire. »

Chercher le fil conducteur entre Tricodposcopie et L’île est un exercice intellectuel périlleux. Il y a pourtant une cohérence : Givran lui même, un artiste à double facette. Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Il ressent le besoin de se divertir de sa part d’ombre.

CHAHUTER LES CODES DU THÉÂTRE

C’est cette face qu’il donne à voir dans L’île. C’est un fait : Nicolas est terriblement doué pour convoquer le spectateur hors des frontières d’une reposante passivité. Il choisit des textes bileux, torturés. Il s’aventure en terres schizophrènes avec le journal de la démente étoile russe Nijinski. Ou, justement, dans L’île, il incarne la voix de Wendy, et à travers elle celle de la rebelle et sulfureuse Angelica Liddell. Cette figure contemporaine d’un théâtre espagnol enragé, qui réécrit dans l’histoire de Peter Pan à partir du massacre perpétré à Utoya par Anders Breivik.

Il va même plus loin en chahutant régulièrement les codes mêmes du théâtre. Dans le Journal de Nijinski, il inversait la géographie de la salle en plaçant le public sur scène tandis qu’il se tenait seul au milieu des strapontins ; dans La chambre, il séquestrait un spectateur unique dans un petit espace clos pour explorer la question de l’enfermement. Cette fois, dans L’île, il nous invite à un banquet ! N’allez pas vous imaginer que vous écouterez bien tranquillement le comédien s’époumoner dans le brouhaha des grandes tablées en mastiquant un jambon beurre. Le dindon de cette farce n’est pas dans votre assiette. « On est à table et le texte, justement, est dur à digérer. Le spectateur est pris en otage ».

LE QUIPROQUO SANS SENS...

Ayant assité le mois dernier à l’un des services - l’une des représentations devrais-je dire - de L’île au Téat Champ Fleuri, je dois effectivement avouer que cette mise en scène m’a en effet déconcerté. Positivement... et négativement.

Tout avait pourtant bien commencé. La soirée était annoncée complète. Mais par un heureux quipropoquo je parviens à me faire accepter au tout dernier moment par Pascal Montrouge qui m’aidera adroitement à ne pas briser la bienséance. J’arrive donc le dernier à la longue tablée dressée dans un théâtre que je ne reconnais pas et me glisse discrètement sur la dernière chaise restée libre. Mes voisins de table s’avèrent très sympathiques et une magnifique jeune femme blonde me fait face. On nous sert une entrée délicieuse. Je distingue Givran, assis en bout de table, silencieux et imperturbable. Tout le monde s’observe un peu interloqué. Les gens venus en couple se parlent doucement.

J’entame sans retenue la discussion avec mes convives de gauche, de droite et en face (spoiler : non, je n’arriverai pas à choper le 06 de la demoiselle, timidité oblige... mais si elle lit ces lignes...). Alors qu’on nous apporte la suite du repas, qui s’avèrera excellent de bout en bout, Givran n’a toujours pas bougé. Je continue alors à faire connaissance, parlant de tout et de rien, jusqu’à ce que le couple à côté de moi me demande « ça y est, on a compris, tu fais partie de la pièce, tu es un comédien toi aussi. D’ailleurs, tu es le seul à qui on n’a pas servi de vin, c’est pour rester lucide, c’est ça ? Tu peux nous le dire ! ».

Euh... non. Mon verre est vide parce que je suis arrivé en retard et les jeunes gens qui font le service autour de nous - et font partie, eux, de la pièce, je le comprendrais un peu plus tard - n’ont pas daigné répondre à mes discrets appels pour me verser un petit rouge. Je réponds : « malheureusement non, je n’ai aucun talent dans la vraie vie, alors pour un rôle ! Que c’eût été le cas ou pas, je vous décevrais. Non vraiment, je suis juste un ridicule journaliste pour un petit mag culturel presque inconnu. Je me plais à surjouer la sociabilisation pour cacher mes prémices d’ochlophobie ». On ne me croit pas vraiment. Je me replie un peu, réalisant qu’il me faudra revoir ma stratégie si, lorsque je suis en société, on a l’impression que je joue la comédie.

... ET LE SENS DU PROPOS

Mais enfin Givran commence à parler ! Seul. Peu à peu le jeu prend forme. Alors que la troupe de serveurs continue son office, de manière plus ou moins étrange, le comédien déclame son texte, commence à s’agiter, à monter et marcher sur la table. Il interprète son personnage - une femme - et, nous tous, sommes maintenant silencieux à le regarder et l’écouter, touchant à peine les plats suivants et le dessert.

Tout le monde est captivé. Moi aussi. Manifestement, Givran incarne parfaitement ce personnage torturé entre amour et mysanthropie. Le language est cru. Le propos ossille entre cynisme, cruauté et mélancolie. L’acteur, indéniablement bon, semble habité par cet impitoyable et dérangeant monologue. Un monologue. C’est justement ce qui me perturbe. Je conçois l’objectif sous-jacent à cette mise en scène : le texte de Liddle est censé nous déranger, nous destabiliser, nous interroger en nous mettant mal-à-l’aise. Le décorum du dîner, avec son corollaire - on ne sort pas de table n’importe quand, on reste jusqu’à la fin du repas (et on termine ses légumes, c’est bon les légumes !) - vise certainement à renforcer le sentiment d’être « pris en otage », à nous prendre de court alors que nous sommes théoriquement dans un moment de convivialité. Il nous faut « bouffer jusqu’au bout ».

Certes. Ils y ont mis les moyens. J’en ai bouffé (c’était très bon, de l’entrée au dessert). Mais, et c’est là où je voulais en venir en vous tenant aussi longtemps le crachoir : Givran avait beau être captivant, toute la pièce durant, je n’ai que trop rarement pu et su écouter réellement ce qu’il nous racontait. Impossible de me concentrer et d’entendre ces mots pourtant si admirablement joués. À attendre qu’il se passe quelque chose avec les spectateurs, que quelqu’un soit appelé à intervenir, etc.. je n’arrivais pas à tenir le fil.

L’À PROPOS...

Pourquoi une telle scénographie, une telle débauche d’organisation (allez accueillir 80 personnes à une même table chez vous !)... pour ne pas en jouer aussi ? Voyant le comédien traverser la longue tablée, l’ensemble des invités dominés, silencieux, concentrés, tout le monde le suivant du regard, j’étais au fond de moi dans la perpétuelle attente d’une prise à partie, d’une interaction, voire d’une altercation (fainte ou gentillement provoquée). Mais hormis quelques regards appuyés vers certains, des instants de silence trop rares et finalement pas si pesants, il n’y eu aucune prise à témoin dans cette prise d’otage. Givran joue son rôle. Seul. Impeccablement. Mais seul. La surprise finale - que je vous laisse - des serveurs joués par les élèves du concervatoire m’apparaissant plus iconoclaste que justifiée. Pourtant si, en relisant le dossier de presse.

... ET L’HORS PROPOS

Au fond, et je tiens à le souligner, le (mon) problème c’est que je suis quelqu’un de très (trop) terre à terre. Mon avis ne doit pas vous priver d’aller vous aussi à ce banquet. Pour preuve : en partageant les jours suivants mon déconcertement autour de moi, peu de monde y a fait écho. La quasi totalité des gens ayant assisté à L’île ont été captivés, subjugués, happés par la force du texte et l’interprétation de Givran. Ils ont adoré l’idée qu’on leur propose, leur impose, un repas-banquet pour savourer le côté si tragique du personnage joué. Je ne dis pas que je n’ai pas aimé, à l’évidence, je me suis surtout trompé de sujet. Je m’attendais à une performance genre Festen et j’ai finalement manqué une partie du festin. Et de reconnaître : ça devait être génial, j’ai rien compris. Vous m’expliquerez ?


Sand (& merci à Zerbi !)