Coup de coeur

Le conte des contes | 8 juin 14h | 9 juin 20h | St-Benoît | Les Bambous | 13-4€

Le conte est bon

On ne tient plus les comptes pour le Conte des contes. Depuis septembre de l’année dernière, Sylvie Espérance et Dominique Carrère ont joué leur pièce de nombreuses fois, ici et ailleurs. Il faut dire que cette récurrence, et ce succès, sont largement mérités. Les deux comédiens portent avec talent l’adaptation des deux contes - L’Ourse, en français et La Gramoune plushé, en créole - et, sans nul doute, vous éprouverez vous aussi un réel plaisir à les découvrir... ou les revoir.

Le Conte des contes est un recueil du XVIIème siècle de contes populaires italiens de Giambattista Basile. Une œuvre sulfureuse magnifiant le chaos, célébrant un retour démoniaque aux pulsions dans un rire décomplexé. « Basile, c’est un « il était une fois » maculé de gras » s’amuse Espérance. La cinquantaine d’histoires qui compose son oeuvre éclaire les pires noirceurs de l’âme humaine dans la saveur d’une langue dévoyée. On y cause inceste, violence du désir, mâles dominations et ruses féminines, dictature de la jeunesse et pourrissement des corps... Le tout dans un mélange de trivialité, de langage populaire et de lyrisme digne d’une Odyssée.

De fait, c’est à un public doublement averti que sont destinées L’Ourse et La Gramoune plushé, les deux histoires tirées du recueil original et qui composent la pièce.

Premièrement, parce que les histoires de Basile, si elles reprennent certains archétypes du conte merveilleux avec son aréopage d’ogres, de princesses et de rois, ne sont absolument pas destinées aux tendres oreilles. « C’est un texte agréable en bouche et truculent ! » explique malicieusement Dominique Carrère.

Deuxièmement, parce qu’avec le metteur en scène Pascal Papini, Sylvie Espérance a choisi de traduire le second texte entièrement en créole - La Gramoune plushé comme son titre l’indique -. Puisant dans ce terreau local qu’est nout lang, si fertile en paraboles, elle rend ainsi au texte original toute sa « force terrienne ». Mais encore faut-il tout comprendre ! Heureusement, le non créolophone parviendra à en suivre les grandes lignes s’il prête attention aux nombreuses expressions souvent entendues aux coins des rues et que les comédiens soulignent d’un jeu glissant du conte vers la farce. « On n’est pas dans une posture de conteur ni de comédien. On est des farceurs, on est dans le plaisir et la connivence. » argumente Espérance. « Il faut jouer à jouer ». En tout cas, en créole, les débordements du parler cru et la violence des pulsions librement exprimées s’en trouvent à la fois métamorphosés et explicités.

Pour ma part, si j’avoue avoir quelque fois plus ri en écho aux réactions du public - qui comprenait manifestement bien plus toutes les subtilités des expressions créoles que moi - plutôt qu’aux propos eux-mêmes, il me semble avoir saisi l’essentiel de l’histoire. Une vieillarde qui séduit un roi dans l’obscurité puis se retrouve brutalement jetée dans les buissons lorsque la supercherie est découverte. Et où l’on apprend en filigrane que pour réparer les outrages du temps, il faut accepter de se faire écorcher vive. Au bout du compte, on est loin du conte moralisateur. Et ainsi, si je pense avoir compris l’essentiel, j’étais tout de même heureux de me voir proposer à la fin du spectacle un petit livret traduisant du créole au français le dit conte pour pouvoir m’assurer des cochoncetées qui m’auraient échappées !

N’allez pas conclure, par cette dernière remarque, que cette pièce éprouvera, et vos valeurs - si vous êtes d’une âme sensible -, et votre confiance à cozé un créole pas trop la moukate - si vous êtes un(e) zoreil plus ou moins fraichement débarqué(e) -. Ce conte des contes, loin d’être régressif, est aussi compréhensible qu’il est jouissif.


Sand (& merci à Zerbi !)