Billet d’humeur

Le coup d’éclat permanent

Dans les heures les plus impitoyables de mes nuits sans sommeil, j’envisage avec inquiétude le jugement du futur.

Dans la lumière sableuse des fictions post-apocalyptiques, je vois des scaphandriers à la Jules Verne progresser parmi les débris d’une civilisation détruite par la guerre totale. Ils avancent péniblement, de monticule d’ordures ménagères en carcasses de voitures, jusqu’à la ruine décatie d’un immeuble résidentiel Apavou (l’effort d’imagination est minime).

Ils examinent les poubelles, récupèrent des pièces mécaniques utiles. À l’intérieur du bâtiment à demi effondré, ils pénètrent un appartement bizarrement préservé. Trois cadavres momifiés sont toujours assis devant ce qui semble avoir été un parc informatique de TPE, leurs doigts crispés ont fondu sur les claviers. Ces gens ont-ils été surpris par la catastrophe ? N’ont-ils rien vu venir ? Que pouvaient-ils bien faire qui soit si important pour demeurer inconscients du péril ? Sur les étagères remplies de papier mangé par le temps, quelques maigres fascicules sont partiellement conservés. Les scaphandriers stupéfaits lâchent leur attirail. « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? »

Dans les bons moments, je les vois rire en parcourant les archives de L’Azenda, et je plonge paisiblement dans un sommeil content. Dans les mauvais, je fixe avec horreur le plafond où mon cinéma mental projette leurs grimaces désappointées. Les ombres de l’indignation et du dégoût assombrissent leurs visages. Ils échangent des commentaires cinglants sur la coupable frivolité du monde d’avant : tandis que le ciel du cataclysme pesait bas sur leurs têtes, ces trois crétins se consacraient à l’impression de futilités sur des saltimbanqueries. C’était donc ça, les forces du progrès, de l’intelligence et du bonheur dont les anciens parlent encore parfois, le soir au coin du feu, entre deux quintes cancéreuses : quelle escroquerie ! Quelle vanité ! Ce n’est même pas un scandale, c’est la médiocrité.

Le pire est que cette seconde hypothèse est encore optimiste. Elle repose sur un postulat hautement contestable : les gens du futur nous lisent. Le plus probable est qu’ils ne remarqueraient même pas les feuillets négligeables. Ils arracheraient à la pince les dents creuses où Sandrick planquait son or, scalperaient l’épaisse chevelure d’Antoine pour s’en faire un plumeau, et pisseraient en riant dans mon crâne évidé les bières rancies glanées dans le frigo moisi en jouant au frisbee avec la discographie de Danyèl Waro. Mais la fiction, même affreuse, possède un grand avantage : la vérité du scénario n’est pas forcément dans son réalisme. On peut se débrouiller de prémisses imbéciles.

Le motif central de mon délire présente logiquement les symptômes de l’égocentrisme et de la mégalomanie : c’est ma postérité. Quand je serai mort, que restera-t-il de moi ? Comment survivrai-je à mon décès ? Comme toutes les grandes questions insolubles des vanités humaines, celles-ci prolifèrent en un réseau vasculaire qui irrigue à des degrés divers un inconfort existentiel général. Quelle est la valeur objective de ce à quoi nous consacrons nos vies ? Mon travail a-t-il du sens ? Sans même parler de sa plausibilité, le bonheur est-il seulement un objectif utile ? Permet-il d’accomplir quoi que ce soit ? S’il entre en contradiction avec une nécessité politique, devient-il coupable ? Je préfère quoi : mourir insignifiant en ayant bien vécu, ou souffrir dans l’espoir probablement déçu d’avoir servi à quelque chose – et dans ce cas, à quoi ?

En rencontrant un artiste comme Vincent Mengin, ces questions endormies sous la routine de notre continuum vital embouteillé remontent à la surface. Le grand architecte du LAC (Lieu d’Art Contemporain) à La Ravine des Cabris a passé 35 ans à construire inlassablement, de ses mains, un mausolée baroque où l’art contemporain est à la fois l’objet et le prétexte assumé d’une quête de reconnaissance dans les livres d’histoire. Sa famille, son pognon, son art et celui des autres : tout a été aspiré dans le sillage d’une course obsessionnelle à l’immortalité. Il y a là une dimension sacrificielle qui inspire un mélange ambigu d’admiration, d’ironie et d’effroi. C’est un peu comme se faire exploser non stop pendant 35 ans au nom d’une cause supérieure qui relève de la spéculation métaphysique. Un coup d’éclat permanent qui n’est pas, dans la puissance de l’engagement qu’il demande comme dans l’absurdité des buts qu’il sert, sans évoquer un acte terroriste. À une énorme différence près : qu’il réussisse ou qu’il échoue, Vincent Mengin n’aura fait qu’une seule victime – lui-même.

C’est pourquoi, si vous êtes un scaphandrier du futur, je vous prie de considérer ce magazine - L’Azenda -, les gens qu’il contient comme ceux qui l’ont fait, avec un peu d’indulgence. À l’heure où la planète part en torpille, nous avons choisi de passer nos journées à rencontrer des gens qui consacrent leur vie à ne faire la guerre qu’à eux-mêmes. C’est futile, certes, et ça ne vaut pas un monument. Mais si vous pouviez épargner à nos dépouilles vos outrages urinaires, nous vous serions reconnaissants. Pour le reste, faites comme chez vous, les bières sont dans le frigidaire.

Badaboum, le bisou.

François Gaertner