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Le Diable au corps

Vendus à guichet fermé jusqu’aux prolongations déjà archi pleines, La Danse du Diable et Le Bac 68 proposent des autobiographies intenses.

Trente-cinq ans après sa création, Philippe Caubère continue de se réincarner dans la peau de Ferdinand, son alter ego des jeunes années que six décennies ne parviennent pas à séparer. Que ce soit dans La Danse du Diable ou Le Bac 68, il campe, seul sur scène, les rôles de ceux qui ont constitué son entourage physique ou imaginaire de ces années-là : sa mère, ses profs, de Gaulle, Malraux, Mauriac, Johnny « Ouliday »…

Une palette de portraits criblés de tics propices à des gesticulations maîtrisées dans un faux fouillis diablement énergique. Tellement qu’il se rompra un tendon lors d’une représentation de La Danse du Diable, une pièce retraçant la jeunesse provençale d’un comédien contraint de mettre ses cabrioles au diapason du troisième âge.

Cela dit, trois heures durant, cette autofiction généreuse, pour survoltée qu’elle est avec ses innombrables détours, n’en est pas moins touchante puisqu’il s’agit, à chaque représentation, de ressusciter Claudine Gautier — mère de Caubère et de son double — morte quinquagénaire.

Plus court, à peine une heure cinquante, Le Bac 68 est une digression en soi puisque censée dépeindre ce qu’on appelait « les événements », à l’époque des scansions « Ce n’est que le début, continuons le combat » dont ce qu’il reste aujourd’hui nous inciterait presque à citer Coluche. N’espérez pas pour autant une fresque historique. L’enjeu majeur est la poilade. À travers les trognes, les chorégraphies poissardes et les flots volubiles marqués dans le temps, c’est une époque avec des leviers humoristiques qui lui sont propres qui foulera les planches du Grand Marché.

Mais la question se pose : est-ce que ça nous fera rire ? Pas sûr. Outre les vingt délicieuses minutes consacrées à ladite épreuve de géographie et son cancre qui essaye d’enfumer grossièrement son examinateur, le jeune public que nous constituons aurait tendance à se sentir quelque peu distant quant aux pitreries du vieil acrobate. Sans vouloir tomber dans l’âgisme dégueulasse, tout indique que l’intérêt majeur de ces représentations réside dans le fait de retrouver les codes de l’humour de la génération précédente, ceux d’un improvisateur des années 80 habitué à en faire trop.

En l’absence de machines fiables, le voyage dans le temps n’est pas sans effets secondaires, s’il est indéniable que retrouver une pièce trentenaire est une madeleine proustienne même pour son créateur, cette constance à surjouer est un travers du théâtre de boulevard qui caricature plus qu’il ne dépeint mais dont les passages d’un personnage à l’autre à vitesse grand V subjuguent. Ce déploiement d’énergie qui pourrait bien nous laisser exsangue interroge : pourra-t-on s’en relever ? Ne serait-ce que pour la performance, nous sommes prêts à relever le défi.

Antoine D’Audigier-Empereur