Discothèque

Ou lé byin dann out Tricodpo !

Le grand art

Avec un premier album éponyme dynamique, malicieux et foisonnant, Tricodpo sort d’emblée l’un des meilleurs disques de l’année à La Réunion, et ouvre une brèche lumineuse dans la grisaille des variétés locales.

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Mais d’où vient ce sentiment étrange que l’on éprouve, à l’écoute du premier album de Tricodpo, d’entendre exactement la musique réunionnaise qu’on attendait depuis longtemps, dont on rêvait pour aujourd’hui, alors même que la diversité des influences qui s’y rencontrent la rend si difficile à définir, et qu’elle semble parfois nous parvenir de si loin, écho grésillant d’un passé plus fantasmé que réellement vécu ?

En mêlant tropicalisme panoramique (Cap Vert, Brésil, Jamaïque, Océan Indien), verve réaliste, poésie d’un vernaculaire local manié tantôt avec la malice d’un Madoré, tantôt avec la simplicité vulnérable d’un Peters, et ce crépitement garage qui sent le tourne-disque, Tricodpo réinvente un art exquis et perdu de la chanson créole. Il redécouvre un territoire affectif logé au fond de nos mémoires radiophoniques. Interrogé sur le genre dans lequel il rangerait sa musique, le compositeur et chanteur Érick Lebeau parle simplement de variétés, mais convient qu’il serait plus vendeur d’inventer l’un des labels un peu frauduleux qu’aime tant la critique musicale : "Si on disait pop créole vintage, là on serait au top !", raille-t-il aimablement. Impertinence idoine lorsqu’on sonde ses influences et qu’il répond, un peu pour rire, "Claude François". Comme souvent avec ce barbu volontiers babillard, il faut flairer le vrai planqué sous la boutade. Car si on cherche en vain les paillettes du showbiz à la Clolco sur ce disque, on retrouve bien sur Tricodpo des parfums de l’ère des variétés conquérantes. Ils sont dans l’insouciance frivole d’une embardée yéyé (Si ni viv vié), dans la fantaisie douce-amère d’une ballade où les réverbères ont éteint la tendre luminescence des belles nuits (Zétoil), ils sont aussi dans cette petite bossa câlinée qui rappelle le Salvador attendri en son Jardin d’Hiver (Arc-en-ciel), ou même encore, bien que plus lointains, dans la pompe acoustique d’une valse de "bal pop" (Mwin mon mi).

Mais derrière la fausse humilité de ces références populaires et désuètes, derrière la candeur et l’allant, derrière aussi la simplicité trompeuse des textes, Lebeau creuse en douce une veine à la fois ambitieuse et hyper actuelle. Il fait subir à la musique tropicale, séga en tête, le même traitement qu’un Devendra Banhart imposa par exemple à la folk américaine au début des années 2000, à la tête d’un revival psychédélique et hippie qui brouille en permanence les frontières entre passé et présent, nord et sud, tendre enfance et détresse adulte, réalisme et surréalisme. En plus d’une barbe fournie et d’une musicalité voyageuse, Lebeau partage avec Banhart cette voix de nez hors-mode qui donne à son chant un pigment rétro, comme si elle avait été enregistrée à travers la poussière dans un très vieux micro au fin fond du Tennessee. Quelques unes des plus jolies chansons du disque semblent même tout droit sorties d’une compilation "rare grooves", comme le diraient les renards de brocante qui écument les bacs de vinyles à la recherche de 45 tours perdus dans l’espoir de dénicher une pépite oubliée. Dann mon délir et Mon cœur lé lour, éclairs de blues saturés et déchirants, ou Pétal à tèr, séga trafiqué et cahotant, résument le parti pris musical du groupe, qui passe par un choix d’instruments lontan (contrebasse, accordéon, vieilles guitares, trompette) et par un grain sonore très brut, vieille école.

Emporté par la nostalgie légère qui imprègne ces moments, on se prend à rêver que certains des instruments que l’on entend sur Tricodpo sont précisément les mêmes sur lesquels jouaient les héros de naguère qui posent, sur les pochettes de vinyles ternies, sous les cocotiers en pantalons pattes d’eph. Et ça n’est pas impossible, puisqu’une autre ombre bienveillante plane sur ce disque, celle du plus fidèle gardien de cette mémoire musicale enfouie, Arno Bazin. Camarade du groupe, qu’il rejoint régulièrement sur scène, il a mis à leur disposition l’impressionnante collection d’instruments d’époque qu’il a glanée au fil des ans. Lebeau : "Quand Arno m’a proposé un jour d’essayer ses guitares, je pensais qu’il m’en prêterait une ou deux. Allé voir ! Quand je l’ai rejoint, son Berlingo té rempli jusqu’à la gueule ! Il y avait au moins sept ou huit vieilles guitares et des amplis, dont un vieux Marshall jaune des années 70." "Ce sont des instruments qui ont pas mal circulé dans l’île, raconte à son tour Arno Bazin. Ils ont sans doute participé à des aventures rocambolesques dans les bals de La Réunion !"

Des aventures du temps de la bricole et des cabrioles, ce temps d’avant les subventions avec lequel il nous plaît de renouer en écoutant les 11 histoires de Tricodpo, bricolé à la maison avec les moyens du bord. 11 chansons jolies écrites en autant d’années, tranches de vie, complaintes ou délires poétiques, et qui rappellent qu’un art profondément réunionnais et populaire peut être du grand art.

François Gaertner