On y était

Fight Night

Le grand combat

Une scène comme un ring, cinq candidats, peignoirs de boxe et capuches rabattues. Et l’obscurité. Retours sur la pièce en cinq rounds dont on sort KO.

Sur le papier, Fight Night, la création du belge Alexander Devriendt se présente comme « Un voyage d’exploration ludique en immersion. » Dans les faits, c’est sans doute une des pires expériences démocratiques jamais proposées à un spectateur sur la scène de Champ Fleuri.

Pour être le moins imparfait des systèmes politiques, la démocratie, modèle hérité des grecs, n’échappe pas à la critique. Soit parce qu’on se questionne, comme dans le dernier Pommerat « Ça ira fin de Louis » sur les motivations qui poussent un peuple à s’emparer du pouvoir, soit parce qu’on interroge le principe fondamental sur laquelle elle repose : le vote.

Voilà l’enjeu de la mascarade Fight Night. Sous couvert d’embarquer le spectateur dans une expérience potache, à mi chemin entre télé-réalité et expérience socio-comportementale, elle met à nu le votant, principalement pour le pire.

Au commencement bien sûr, l’aventure semble amusante. Il s’agit de voter pour un candidat, à l’aide d’un boitier individuel remis à l’entrée. Les résultats s’affichent en temps réel sur un écran au dessus du plateau. Un présentateur aux allures de MC chauffe le public et pose le cadre jovial de ce divertissement participatif. À noter qu’à ce stade, nul ne s’inquiète de savoir sur quels critères les votes vont être établis. Effroyable pouvoir que celui du votant, qui sans même connaitre les tenants et les aboutissants de son geste, se sent déjà en pleine légitimité dans son fauteuil de juge.

Le malaise s’installe lorsqu’on comprend que notre premier vote va reposer sur un délit de faciès. « Et maintenant cher public, choisissez un candidat » ânonne joyeusement le présentateur, en désignant les cinq individus, en file sur l’estrade comme au marché aux esclaves. Soumis à l’obligation démocratique, nous voilà déjà coupables d’un premier choix de Sophie qui n’a rien de glorieux. Pourtant, nous nous exécutons.

La suite est un terrifiant crescendo au pays de la manipulation. Pour rester dans la course, les participants rejouent toutes les vicissitudes des campagnes électorales. Fausses promesses, tentatives de coalition, attaques ad hominem et chantage affectif forment le support verbal de cette dramaturgie cruellement réaliste.

Conscient que nos votes reposent sur des critères de plus en plus odieux, un candidat propose alors la restitution des boîtiers. Un bon tiers du public renonce à son droit de vote et rejoint la scène.

L’échange des regards entre rebelles et pourfendeurs de cette démocratie viciée est glaçant. On s’observe en chien de fusil. Sans doute parce qu’où qu’on soit, on y est bien mal assis. Entre deux chaises pour reprendre l’adage.

Rester, c’est accomplir son devoir de citoyen. Mais cautionner une élection aussi odieuse qu’insensée. Partir, c’est agir, donc braver l’ignoble mascarade. Mais de fait léguer son pouvoir aux mains de l’ennemi et renoncer à faire entendre sa voix.

La nausée n’est pas loin lorsqu’on demande aux votants de choisir si les rebelles doivent ou non quitter la salle. Choix qui se solde, et c’est effroyable, par le départ des contestataires. Comme si l’opposition, et la richesse que peut représenter, à l’échelle d’une société, la diversité d’opinions devenait agression.

Lorsque les spectateurs sortis par leurs pairs se lèvent, reste un terrifiant constat : le vote démocratique a engendré le totalitarisme.

Zerbinette



  • Revoir Fight Night
  • ça s’est joué les 13 & 14 oct. 20h | St-Denis | Téat Champ Fleuri