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Mouvman Teat #1

Le Grand Marché du Noulafé

C’est en forgeant qu’on devient forgeron dit l’adage. Mais comment la création réunionnaise peut-elle progresser, si ses théâtres, frileux, privilégient dans leur programmation les artisans aguerris, plutôt que les bleus ? Et comment dès lors convaincre un public qu’on ne rencontre que peu ? C’est pour interroger ce paradoxe ancré dans la problématique insulaire que Luc Rosello a décidé de fonder Mouvman Teat, un festival annuel entièrement consacré aux créations locales. Pour que le Teat Noulafé ne soit plus coincé entre le masque et l’enclume, l’Azenda bat le fer.

Pragmatique, Rosello constate : « En observant les chiffres du Grand Marché, j’ai remarqué que les créations locales faisaient globalement peu d’entrées par rapport au reste de la programmation. ». À cela, plusieurs explications. D’abord, le théâtre réunionnais est relativement jeune. Donc perfectible. Et le public, par confort, s’oriente plus spontanément vers des pièces exportées, parfois plus abouties. Ensuite, Rosello souligne les difficultés liées au réseau de diffusion. Il arrive qu’une création ne donne lieu qu’à une ou deux représentations. Comment dans ces conditions améliorer son travail, lorsqu’on sait que « plus les rencontres avec le public sont nombreuses, plus le discours artistique s’affine, donc s’affirme. »

Il semblait donc nécessaire au nouveau directeur du CDOI de proposer, autour d’un dispositif festif et convivial, un focus sur la création péi. Concrètement, Mouvman Teat 1 est un festival d’une semaine qui met à l’honneur 5 spectacles, dont 4 nouveautés.

Evidemment, l’événement ne se limite pas à une concentration gratuite de pièces péi, s’enchainant en un temps record. Rosello on le sait cherche l’implication de son public dans le processus créatif. Invité à investir le Sat Maron (l’espace restauration du théâtre) comme jadis les grecs leur Agora, le spectateur sera amené à partager ses réflexions sur ce qu’il vient de voir, et plus largement ses attentes théâtrales. « Je ne veux pas me positionner en causeur », rappelle Rosello. « Mais la création locale a besoin qu’on lui donne une chance, et mon rôle est de mettre à disposition des outils. »

Alors Quid de ces propositions ? L’ appartenance à une même communauté territoriale suffit-elle à donner une cohérence à ce projet artistique ? Et en quoi ces pièces parviendront-elles à relancer le Mouvman, vers le Téat local ? Autant de questions qui nous taraudent en épluchant la programmation. Notons tout d’abord, que le festival favorise la nouveauté : à l’exception de Fer 6, joué sur l’ile avec succès depuis 2016, les 4 autres propositions de Mouvman Téat sont des pièces fraichement sorties du cocon.

A l’honneur, trois spectacles de la Compagnie Sakidi, puisque Lolita Tergemina est une artiste associée du CDOI. Deux pièces en créole : Ménaz rouver doub koté, Malsoufran la & in domann pou marié ; et une surprise : pran la poz sat maron.

Dans la première, Ménaz rouver doub koté, une comédie drôle et acide, on explore les turpitudes d’un couple que l’époux a décidé d’ouvrir aux relations extra conjugales. Une scène de ménage qui, pour constituer un thème classique du théâtre de boulevard semble se démarquer du genre par le refus d’une morale. Au spectateur d’explorer les limites de ses éphémères vérités sur la question.

Très inspirée par la thématique du conflit, la Compagnie Sakidi propose également Malsoufran la & in domann pou marié, adaptations dynamitées en créole de deux comédies de Tchekov en un acte. Dans la première, une veuve refuse de recevoir un exploitant à qui son mari devait de l’argent. Dans la seconde, un propriétaire hypocondriaque se présente chez un voisin pour demander sa fille en mariage. Dans les deux cas, ces rencontres dégénèrent en disputes cocasses. Soit un thème sans âges ni frontières : tout porte à croire qu’on y rira franchement.

Cerise sur ce triptyque, le Pran la poz sat maron est une surprise totale. Au mieux nous informe-t-on qu’on y dégustera fonker, théâtre et musique. Gratuit et tout public, cet objet mystérieux peut être une occasion inédite de goûter la création d’ici.

Avec Fer 6, Francky Lauret renoue avec un sujet très largement traité par ses confrères : l’esclavage.

Pourtant, la pièce rencontre un vif succès auprès d’un public nullement lassé. Étonnant quand on sait qu’un des reproches adressés à la création péi est justement de ne pas renouveler ses thématiques. Confrontant personnages fictifs et historiques, dont l’esclave Furcy, Fer 6 bouscule les faits. Secouant le kaléidoscope de ses opinions personnelles, le spectateur finit par douter : sa liberté est-elle toujours si bien acquise ?

Un morceau de bravoure pour l’humoriste Erick Isana, principal interprète de la pièce, particulièrement convainquant dans ce nouveau registre.

La création la plus inédite, fond et forme confondues, est sans doute Ti Jean, de Paul Francesconi.

Jeune réunionnais au parcours flamboyant (Sciences Po, puis Laboratoire de théâtre physique), ce passionné de théâtre asiatique propose, avec sa compagnie Soleil glacé, un objet curieux qui rappelle à bien des égards le Godot de Beckett. D’abord parce qu’il y est question d’une attente, qui constitue l’action majeure de la pièce. Ram cherche Ti Jean. Le retrouvera-t-il ? Qui est-il ? On l’ignore. Au plus sait-on que Ti Jean a le pouvoir de faire cesser la pluie, qui s’acharne sur Ram depuis qu’il a quitté la ville.

Métaphorique, le monologue de Ram évoque diverses thématiques. Que cherche-t-il, ce migrant en partance ? Doit-il faire, en acceptant l’absence de TiJean, le deuil de l’espoir et de son enfance ? Certes, les incertitudes de l’intrigue peuvent effrayer. À ne pas savoir où l’histoire le conduit, le spectateur risque de rester sur place. Cependant, Francesconi se démarque par une écriture aussi épurée que le semble sa scéno. Sa prose a la grâce minimaliste d’un haïku.

À la croisée des cultures, entre Réunion, Europe, Asie et Afrique, le personnage, seul sur une scène/arène multiplie les adresses au public, pour un spectacle qui se veut généreux. Reste que la mise en scène olfactive, autour de l’odeur de Ram pique la curiosité.

Ces cinq pièces suffiront-elles à relancer le Mouvman ? On l’espère. À toi brave spectateur d’y contribuer, puisqu’au théâtre, comme le rappelle l’auteur belge Gaetan Faucer, « Tout est dans l’acte. »

Zerbinette


PROGRAMME MOUVMAN TEAT #1

  • Ménaz rouver doub koté | 24 oct 19h
  • Ti Jean | 24 oct 21h & 25 oct 19h
  • Fer6 | 25 & 26 oct 20h
  • Pran la pop Sat Maron avec la Cie Sakidi | 26 oct 18h
  • Malsoufran la & In domina pou marié | 27 oct 19h
  • Ti Doré an vil | 27 oct 21h
  • Zènvièv Laokap | 28 oct 20h