Chronique

Sakifo 2016 : on y était

Le péril jeune

Sakifo 2016 épisode 3/3 : François fait le bilan.

En quelques minutes de concert seulement, Bigflo & Oli mettent un journaliste à la retraite.

Quelques semaines plus tôt, au Tempo, le sage poète de la rue Jean George Tartar(e) entamait sa causerie sous un arbre avec un poing levé, son autre main appuyée sur une canne, en gueulant : « Dans le temps, les jeunes… C’ÉTAIENT NOUS ! » Je ne peux pas m’empêcher d’y repenser en regardant les gamins qui, par centaines, se sont massés devant la Salahin pour voir Big Flo & Oli, les rappeurs toulousains validés par l’Éducation Nationale.

Les trentenaires qui m’accompagnent et qui, comme moi, ne connaissaient pas les deux frangins quelques instants plus tôt, se retournent vers moi avec des sourires éberlués alors que la foule explose déjà après cinq minutes de set. Ils semblent vouloir confirmer leur stupéfaction : si même moi j’hallucine, c’est qu’il se passe vraiment quelque chose. Je ne peux pas leur répondre. Je suis trop occupé à regarder les idées fuser dans mon crâne.

Quand j’étais jeune, bon élève, fils de prof, propre sur moi sous la fumée rebelle des premiers clopes allumés pour ressembler à Kurt Cobain, j’aimais le rap comme j’aimais la SF : c’était un univers exotique, irréel et dur, fait de béton et de violence, plein de mots étranges et sales et beaux. Lorsqu’il m’arrivait d’être tout à fait honnête avec moi-même – rarement, bien sûr –, j’avais un peu honte : le monde qui avait exclu ces gens, qui les écrasait et les rendait hostiles, semblait avoir été conçu pour mon confort et pour ma réussite au détriment des leurs. C’est la raison pour laquelle je me suis toujours tenu éloigné des casquettes et des bombes de peinture pour me choisir des passions qui ne relèveraient pas de l’imposture de classe – cinéma, jeux de rôles, judo.

À mesure que grandissait, dans mon esprit, la conscience politique vaguement gauchiste et banalement humaniste qui finirait par être l’un des symptômes du boboïsme, l’inconfort que j’éprouvais face au hip-hop ne faisait que grandir. Comme une bonne partie de la critique musicale qu’il m’arrivait de lire, je ne parvenais pas à digérer que ces mecs ne soient pas marxistes, féministes, non violents, qu’ils ne défendent pas les droits des homosexuels, ou qu’ils méprisent le corps enseignant.

Je voyais avec désarroi l’idéal communiste perdre toute pertinence, et la culture populaire revendiquer agressivement les codes de la société marchande : les sapes de marque, les grosses bagnoles, la thune, les femmes viandifiées. Bref, ces pauvres-là ne remplissaient pas mes critères de moralité, ce qui provoquait chez moi un bug de logiciel. J’étais écartelé. Je voulais aimer le rap parce qu’il était la musique de l’époque et de la jeunesse, parce que c’était une révolution, parce que le groove était phénoménal, mais je parvenais rarement à adhérer.

Je pense que c’est en partie de là que viennent l’incompétence journalistique lorsqu’il est question de hip-hop et la fabrication de sous-genres étranges comme le « hip-hop conscient ». Quand on y pense, il n’y a pas d’autre style de musique pour lequel on a jugé utile de créer un label de moralité et d’intelligence politique. Que je sache, on n’a jamais parlé, à propos de Jean Ferrat, de chanson française consciente.

Le rap conscient, c’est juste un tour de passe-passe qui a permis à la critique de continuer de valider un courant culturel dont elle avait besoin pour rester artistiquement pertinente sans qu’elle soit contrainte de trahir son corpus idéologique. Même si, pour alimenter l’illusion, il fallait parfois se forcer à trouver de l’intérêt, sur le plan purement musical, à des artistes qui n’en avaient pas beaucoup, alors que l’invention et le génie dans le rap depuis le milieu des années 90 sont presque toujours associés à de nouvelles façons d’être imbuvable et/ou hors-la-loi.

Ces 15 dernières années, ce problème a progressivement disparu avec l’avènement de l’ironie et du second degré comme filtres universels. Il est désormais possible d’être fan de Kanye, d’A$AP Rocky, de Kalash ou de Booba même – et peut-être surtout – quand on est un petit blanc riche dépourvu de casier judiciaire : plus rien n’a d’importance. Ça n’a pas toujours été le cas.

Les postures de l’ironie nous ont tellement pété les cervicales qu’on marche même avec la tête à l’envers. Il y a comme un désir de bêtise. Faut que ça clashe, on veut des punchlines atroces et si possible pornographiques, des gangstas qui fument des gros blunts au milieu de camées qui twerkent, parce que la caricature et la débilité nous permettent plus facilement de prendre nos distances.

L’ambigüité de notre regard sur le rap est tel que des fdp de chroniqueurs de la télé pour ménagère comme Yann Moix en arrivent à reprocher à des rappeurs comme Nekfeu de n’être pas assez basanés, musclés, pauvres et violents à leur goût. Tout comme on peut trouver des mecs qui reprochent à Bigflo & Oli de ne pas être des banlieusards.

Bref me voilà comme un con, trentenaire progressivement passé d’un problème à un autre avec le hip-hop : passionné par la musique mais déçu par ce qu’elle contient et véhicule, ou l’inverse. Les formes de rap les plus anti-sociales me posent un problème, et celles qui sont gentillettes et s’acoquinent aux variétés me donnent envie de péter des béquilles en deux sur mon genoux et de clouer des slameurs par le scrotum aux portes des Restos du Cœur.

Pendant un court instant, je ne sais donc pas quoi faire de Bigflo & Oli. Je reste méfiant. Des enfants propres sur eux, sympatoches, qui cartonnent chez les pré-ados et ravissent leurs parents, ces vieux qui prennent toujours soin de préciser que «  Tu sais que ce sont de vrais musiciens en plus – ils ont fait le conservatoire !  », comme si le fait de savoir jouer La Truite de Schubert à la flûte à bec donnait une vraie crédibilité artistique – comme si après 30 ans de disques de platine dans le rap et à l’heure où un musicien sur deux ne joue plus que sur ordinateur, il fallait toujours s’assurer qu’un mec sait lire une partition pour aimer son disque ?

Le clodo hirsute et cynique qui squatte les pires trottoirs de mon cerveau hurle «  Jordi + Alliance Ethnik ! Bande de Faudel ! Vous êtes propres ! Je vous hais ! Allez vous faire manger les boules chez Drucker !  » Je m’apprête à l’imiter lorsque j’aperçois, surgi des profondeurs englouties de ma psyché, un nain acnéique et potelé avec un kimono, une coupe au bol, des Doc Martens et un appareil dentaire. Il court éperdu dans un cri et se jette sur le clodo comme un ninja maladroit et tambourine sur son torse avec ses petits poings serrés de rage : « T’as pas le droit de dire ça enculé ! T’as pas le droit ! »

La première chose que je me dis, c’est : OK, c’est donc effectivement de la bonne drogue. La deuxième, après avoir examiné le petit gros avec la coupe au bol, c’est : Putain mais c’est moi ! Mini-François ! Dingue ! Le nabot se relève alors et me regarde en pleurant. Et là je comprends ce qui se passe, je comprends la lumière dans le regard des gens qui m’entourent et mon pote qui prend sur ses épaules un minot qu’on connait pas pour qu’il puisse voir la scène : Bigflo & Oli, c’est l’enfance de tout le monde.

Avant les gangsters, avant l’ironie, avant que le diktat de la pop culture aspire la musique dans le vide sémantique et dans le remix permanent des références, des apparences, des citations, des scintillances trompeuses, je vois que ces deux polissons sont en train de faire ce qu’il y a de plus beau dans la fiction : partager ce qu’il y a d’universel dans l’expérience humaine.

Vingt ans nous séparent mais leur jeunesse est la même que la mienne, débarrassée des faux-semblants de l’ego trip : galères avec les meufs, gestion compliquée des différents états de disgrâce d’un corps en mutation, flip permanent de l’interro et des promesses moroses de l’existence adulte.

Les mômes sont heureux de pouvoir entrer sincèrement en contact avec ces deux garçons, et les vieux sont rassurés parce que ce lien n’est pas fondé sur des valeurs niquées, sur le nihil de la thune, du cul et du LOL. Et puis sur scène, les frangins sont des tueurs. Leur mélange de fraicheur, d’imparable énergie, d’intelligence et de sérieux talent : j’éprouve une délicieuse satisfaction à me sentir dépassé et ringard au milieu de la mignonne armée de gosses qui jumpe devant la Salahin. Par comparaison, Orelsan fait vioque. Je les trouve beaux, meilleurs que nous. Quelque part dans mon crâne, un gamin est assis sur les genoux d’un clodo. Il est temps de passer la main.

D’AUTRES TRUCS COOL

Songhoy Blues
« Y a sans doute eu mieux, mais j’étais pas né ! » Dans la fatigue des dernières heures du festival, sous la tente du Ti Bird, le guitariste Seb Martel est scotché devant le quatuor malien Songhoy Blues. Le vendredi soir, ils avaient fermé le ban sur la Poudrière avec un concert long à chauffer, et j’avais envie de les revoir dans une ambiance club plus propice à l’inflammation. Tandis qu’une vingtaine de personnes trouve encore la force de danser, Martel bouge calmement la tête en observant la guitare de Garba Touré, locomotive lancée non stop à plein régime et qui donne à ce groupe brillant une énergie spéciale : « Des mecs comme ça, tu sais pas d’où ça sort, t’en as peut-être un par génération.  »

Pat Thomas & Kwashibu Area band
« Alors, hein ? C’est là que tu vois que cette musique vit encore pour de vrai, qu’elle est pas juste gravée sur de vieux vinyles… » Tandis qu’une moitié du tandem de DJs réunionnais Sauvage se trémousse devant les Filaos, son acolyte Kwalud a du voir ma mâchoire tomber. J’acquiesce. Légende méconnue du highlife, Pat Thomas a fait ses armes avec des gens comme Ebo Taylor dans les 70’s, mais sa musique n’avait jamais bénéficié d’une sortie internationale avant l’année dernière, sur le label Strut.

J’avais même pas fait gaffe à son nom dans la programmation tellement je voulais voir Faada Freddy, programmé à la même heure sur une autre scène. Mais après deux nuits presque blanches, les belles incantations gospel et les tricks vocaux à la Bobby McFerrin du Sénégalais ne parvenaient pas à me sortir du traditionnel début de déprime post-festival. Je suis arrivé là par hasard, pour chercher une bière et reprendre courage, et BIM ! Quel pied ! Un savoir-faire imparable, une maîtrise technique hallucinante et un grand plaisir de jouer, de faire danser : les morceaux vont et viennent, changent de peau, sans début et sans fin, dans un renouvellement perpétuel. Voilà longtemps que je n’avais pas vu pareil reptile au Sakifo, si souple, hypnotique et gai. Ça m’a requinqué !

Jeanne Added
Manzi en parle mieux que moi. Pendant le concert, possédé par le démon des années 80, il m’envoyait cette vanne : "Elle a bien mûri Jackie Quartz." Ça ne l’a pas empêché de dédier à la chanteuse une juste mise au point, à lire par ici.

Avec le temps qui rogne les souvenirs, on finit par oublier la plupart des concerts, même les très bons, si bien qu’après quelques années, il ne reste de chaque édition plus qu’un moment à nous visiter encore longtemps après, avec une étonnante et précise émotion. Jeanne sera sûrement pour moi le Sakifo 2016, comme Feu ! Chatterton est 2015 ; Rich Aucoin 2014 ; Cody ChesnuTT 2013 ; Asaf Avidan 2012 ; The DO 2011 ; ou True Live 2010.

Le cashless
Ça marche. Pas de bugs, c’est simple, sécurisé, rapide. Pas d’emmerdes, plus de jetons perdus au fond des poches et qu’on retrouve à la dernière minute, au moment où les bars ferment.

L’ambiance
Si j’étais le genre de vieux relou qui commence ses paragraphes par des banalités étymologiques, je dirais que le mot festival vient directement du mot fête, et qu’il faut donc arrêter de faire croire que ces évènements sont des manifestations culturelles à vocation élitaire quand il s’agit aussi et parfois surtout de picoler comme des trous plusieurs jours d’affilée avec de la musique en fond sonore et assez de mayonnaise pour faire un infarctus.

Bon OK, je suis un vieux relou.

N’empêche, l’un des intérêts du Sakifo, c’est de faire la grosse teuf et de ce point de vue, l’édition 2016 est une belle claque dans la nuque, conviviale et bon enfant (spéciale dédicace à mon crew, d’une drôlerie merveilleuse, jamais avare sur les tournées, aussi enthousiaste pour déboucher du rouge à midi que pour danser toute la nuit). Beaucoup de gens semblent rester scotchés au milieu du village à boire et manger, à tel point qu’il est parfois plus difficile de circuler entre les bars que d’approcher les scènes.

De mon point de vue, c’est tout bénèf : on est tranquilles pendant les concerts, et les comptoirs sont remplis de congénères avinés tout disposés à gaudrioler en bouffant des merguez quand l’envie s’en fait sentir. Tout le monde semble y trouver son compte.

Sur le village lui-même, on se félicite de la disparition des stupides humiliations publiques organisées par un vendeur de biscuits : certains partenaires n’ont pas été réinvités à la fête. Ce retour au calme après une série d’invasions publicitaires agressives mal vécues par une partie du public (coucou McDo) est vu par certains comme le symbole d’une résurrection de "l’esprit Sakifo".

Perso, l’esprit Sakifo ne m’intéresse vraiment que lorsqu’il se manifeste sur une scène, si possible sous la forme d’un artiste que je ne connaissais pas avant de découvrir la programmation, et qui s’avère être spectaculaire en live. Je ne l’ai donc jamais trouvé mort.

Comme je suis rarement attiré par les grosses têtes d’affiche, une approche plus sélective dans les choix de partenaires ne peut en revanche que me satisfaire : la différence de budget impliquée pour le festival est en effet ce qui permettait d’inviter de gros artistes comme Stromae, dont je me passe sans problème.

Reste à savoir si ceux qui, aujourd’hui, se félicitent du bon esprit, ne regretteront pas demain, pour la millième fois, l’absence de Ben Harper, de la prochaine Christine and the Queens, voire de Radiohead pour les plus délirants. C’est un choix.

Texte : François Gaertner / Photos : Flore Baudry