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Les loops prennent chair

Fauchés en pleine tournée, les world jazzmen ethniques touche-à-tout de Lo Griyo prennent le temps de leur malheur pour se réinventer. En mieux.

Après dix ans d’existence, le trio world-jazz électro fondé par Sami Pageaux-Waro est dévalisé. Leurs instruments, et leurs sons longuement glanés au fil de leurs expérimentations électroacoustiques, disparaissent avec le véhicule d’une tournée contrainte au ratiboisement.

Continuer à faire de la musique, bien sûr, il y a encore tant à explorer dans les sonorités électro gnawi, mais il n’est pas question de faire du vieux avec du neuf et de faire fi du larcin.

S’impose une remise en question plus fondamentale que celles qui avaient façonné Lo Griyo par petite touches. Depuis une genèse pleine de loops et de chansons d’un Sami homme-orchestre électroacoustique, la formation s’était étoffée due Luc Joly, jazzeux omniprésent aux saxos d’or, et de l’électromagicien Brice Nauroy pour produire de somptueuses transe syncrétiques (et ouais ma gueule, quand ça mélange plusieurs genres, on parle de syncrétisme).

L’interaction entre électro et acoustique s’opérait à merveille mais avait tendance à enfermer les musiciens dans un dialogue interne comme le raconte Sami : « Je me suis conscientisé sur le phénomène de la loop qui apportait un côté un peu raide, qui nous obligeait à mettre la tête dans le guidon et à rester super concentré. On nous a souvent reproché notre manque d’interaction avec le public. À ceux-là, je répondais : Eh mais, Joe, si t’étais sur scène à faire ce que je dois faire, t’aurais pas le temps de regarder le public, de faire des clins d’œil et de dire de taper des mains. Le côté homme-orchestre commençait à me gaver, j’avais moins ça à prouver. J’ai eu envie de jouer de la kora, un instrument que je joue depuis 14 ans plutôt que d’en jouer plein à la fois. »

Exit les loops. Fever, « un batteur qui a un métronome dans le cul », change le trio en quartet aux accents acid jazz, décontracte tout le monde et permet la sacrosainte interaction tout en se permettant des écritures plus complexes. Avec les boucles, ce sont les voix qui se font remercier, Sami ne s’assumant pas en leader ou vocaliste, composant plus naturellement des thèmes à jouer qu’à chanter.

« Commercialement, c’est un mauvais choix mais éditorialement, c’est la volonté du groupe. La musique instrumentale occupant moins de 5% de l’espace médiatique, ce qu’on est en train de faire, c’est carrément du militantisme. »

Comme étendard, un troisième album — peut-être un EP — est en gestation pour une sortie idéale fixée pour le Total Jazz 2017 où ils joueront. D’ici-là, on ne peut qu’espérer qu’ils ne se feront pas de nouveau chouraver, quand bien même leur créativité s’en trouverait boostée.

Antoine d’Audigier-Empereur