Discothèque

"Métisse Maloya"

Les migrations de Johann Berby

Faire un disque en créole, de maloya qui plus est, sans avoir jamais vécu à La Réunion, c’est impossible ? Johann Berby l’a pourtant fait. Et joliment.

Johann Berby est né au Port, dans une famille créole, mais il n’a quasiment jamais mis les pieds à La Réunion. En 1983, il n’a que quelques mois quand ses parents décident de tailler la route avec un total de 500 francs en poche, pour des histoires de boulot, et pour fuir un climat familial pesant. Ils atterrissent dans le Nord. « Directement chez les Ch’tis ! » répète Johann en riant, comme pour souligner l’étrangeté de la situation. 31 ans plus tard, alors qu’il a grandi à Maubeuge et n’a fait, en tout et pour tout, que deux brefs séjours sous les tropiques, le dernier remontant à 18 ans, il vient de publier un disque de maloya.

Vu d’ici, ça intrigue forcément. Ce blues de poussière, terrien par excellence, dont l’apprentissage passe bien souvent par des traditions dynastiques, nous semble endémique au point d’être indissociable de la roche volcanique et des champs de cannes à sucre. Et pourtant, Johann n’est pas issu d’une famille de musiciens. Il a découvert le maloya par la danse, au sein d’une compagnie tenue par des gramouns, émigrés comme lui, que le jeune Berby écoutait amusé raconter leur Réunion lontan, cette mythologie nostalgique traversée de cars courant d’air. À 17 ans, il se met à la musique, joue du rock dans des groupes de garage, puis suit une formation poussée : basse, contrebasse, classique. Il n’a, alors, jamais entendu parler d’Alain Peters. C’est le violoncelliste Vincent Ségal (M, Bumcello, Natiembé, Ballake Sisoko, Sting, et on en passe), avec lequel il se lie d’amitié durant une résidence, qui lui fait découvrir l’univers et les orchestrations du maudit bricoleur. Premier choc.

Nous sommes en 2004, et Johann achève sa formation. Il passe la décennie suivante à frayer son chemin comme accompagnateur, navigue entre world, jazz, classique et pop, voyage en Afrique, puis en Inde, où il fait la rencontre de Trilok Gurtu, dont il intègre le groupe. La liste nombreuse de ses collaborations – Jan Garbarek, Vieux Farka Touré, Mory Kanté, Yaelle Naim, Fatoumata Diawara… – dessine une constellation complexe mais cohérente dans laquelle, en prenant du recul, on distingue une prédilection pour la recherche autour des registres folk et de leurs mutations actuelles. Séquelle encore de sa rencontre fondatrice avec Vincent Ségal. Mais toujours pas de maloya.

Quand lui vient l’envie d’écrire et d’enregistrer son premier album personnel, il se tourne pourtant naturellement vers son île natale. Lui qui côtoie depuis 10 ans des musiciens occupés à réécrire leur héritage n’envisage pas autrement sa démarche d’auteur. Ça coule de source, à son tour, il va faire parler sa propre culture, cette langue créole que ses parents n’ont jamais abandonnée, et la musique de son histoire. Ce qui frappe dans l’attitude de Berby, c’est la fraîcheur spontanée avec laquelle il présente son choix. Absence totale de militantisme, de construction argumentaire, de complexité. Il ne se raconte pas comme un émigré préoccupé par la recherche de ses racines. Il se contente d’être et de faire, avec une simplicité détachée des complexes enchevêtrés autour des identités locales, qui luttent pour s’émanciper. Berby ne combat pas ; il joue.

Cette clarté fait toute la force de son disque. Déjà ce titre, descriptif jusqu’à frôler le banal : Métisse Maloya. Et puis l’harmonie, limpide elle aussi, qui coule dans le même lit. Cahot des cordes maliennes, accents groove et jazz dans le chant et les rythmes, élégance spohistiquée des violons classiques, touches hindoues : tout arrive au fil de l’eau, sans labeur, suivant le cours naturel d’une écriture maloya irréfléchie qui n’est là que pour retranscrire une musique qui existe déjà, complète, dans la tête de Berby.

Chaque composition est un précipité d’influences différentes mais lisibles, et le tout dégage une impression de facilité et d’unité déconcertante quand on considère la polysémie des arrangements. Arrivé en studio, Berby tend à l’ingénieur du son, qui est aussi son violoniste, une pile de CDs où Rage Against The Machine cohabite avec Ali Farka Touré ou des disques de musique indienne. Ce qu’il cherche dans ces inspirations éclatées, c’est une façon de capter les voix, d’approcher le studio, pour bâtir son esquif à partir des bois flottés glanés au gré d’un parcours éclectique.

De fait, au fil de ces 17 chansons, il donne l’impression de regarder le maloya de loin, au travers d’une série de focales maniées avec la maîtrise de l’ophtalmo qui teste différentes épaisseurs de verre. Au tableau, la grammaire traditionnelle devient floue, se rapproche, se précise ou s’efface légèrement derrière des teintes classiques, blues, indiennes ou pop. Il n’est jamais trop loin du but ; jamais très net non plus. Cette science d’une orchestration instinctive et subtilement hors champ, il l’emprunte à Peters – modèle qui fournit à l’album sa citation la plus explicite, Konplint pou Katrine, calquée sur l’hommage rendu à son père par la vagabond dans sa Complainte pour mon défunt papa.

Sorti de nulle part, totalement inattendu, Johann Berby vient peut-être de donner aux fusions du maloya l’une de leurs formulations récentes les plus subtiles, et convaincantes. Quelque part entre la clarté de Davy Sicard, la sensualité de Fabrice Legros et le minimalisme fragile avec lequel des artistes étrangers comme Rosemary Standley ou Piers Faccini et Vincent Ségal (encore lui) ont pu interpréter ces derniers mois certains titres de Donat ou Peters, il prend d’un coup une place de choix dans le beau concert actuel du métissage. Et ce joli disque sera peut-être, nous l’espérons, l’occasion d’un retour dans l’île pour quelques concerts, et des collaborations. À suivre.

FG