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Les Moukats fantastiques

Avec Tricodposcopie, les zigotos de Tricodpo ont inventé le comedy rock créole : un concert parodique où tous les tics de la musique réunionnaise sont tournés en dérision.

En concert, la poignée de secondes qui sépare la fin d’une chanson du début d’une autre est toujours casse-gueule, un peu comme un blanc dans une conversation entre deux inconnus. Dans ces moments-là, il y a deux grandes catégories d’artistes. Il y a les timides, les mal-à-l’aise – ils se grattent la gorge en regardant leur pédale d’effet le temps que ça passe, disent merci avec une voix si petite qu’on se demande comment elle peut servir à chanter, bredouillent des commentaires sur l’origine de la chanson qui vient ; et puis il y a les autres, ceux qui s’engouffrent dans ces silences, en jouissent, en jouent, comme si la musique elle-même n’était qu’un prétexte à ces échanges plus ou moins longs et spontanés avec un public pas toujours très réceptif (« ET UN PEU DE MUSIQUE, C’EST POSSIBLE ? »). Le cas d’Erick Lebeau a toujours été particulier.

La malicieux barbu aux commandes de Tricodpo a longtemps semblé attiré par ces vides comme un suicidaire par le parapet, en même temps effrayé et euphorique, au point parfois de s’y plonger bavardement sans qu’il sache bien lui-même où il allait retomber. Symptômes d’une verve à laquelle l’écriture et la chanson ne peuvent servir de seul exutoire, ses prises de paroles aléatoires étaient souvent drôles mais longuettes et, parfois, hasardeuses. On pouvait y voir les coups de gueule, les moqueries et les séances d’autodérision s’y faire la course comme des gamins dont on sent bien qu’à la longue, ils vont se prendre les pieds dans le tapis. L’évolution récente du groupe confirme cette tendance au débordement, ce désir d’ouvrir l’espace entre les chansons comme on écarte de force les portes d’un ascenseur qui se referme pour y faire entrer, en vitesse, autre chose que de la mélodie : des foutans, des histoires, des choses à dire plus qu’à chanter. Depuis un an et demi, la petite famille du Marcel a adopté une tripotée de nouveaux velus issus du théâtre, des arts plastiques ou du conte, avec l’ambition de se réinventer en troupe, une sorte de reproduction du premier Ziskakan où les poètes, les peintres et les comédiens côtoyaient les musiciens. Première recrue de ce nouveau collectif machin, le comédien et metteur en scène Nicolas Givran en est rapidement devenu une pièce maîtresse grâce à son génial personnage de Johnny, yabissime MC de concerts scénarisés où l’on retrouvait les classiques du catalogue Tricodpo, mais où l’on sentait naître un autre dessein, comme une envie satyre sur le milieu culturel local, des podiums amateurs popu aux élites de la lutte identitaire.

Tricodposcopie, leur dernière création présentée pour la première fois en fin d’année dernière au Téat Plein Air et choisie pour lancer la saison 2016 du Séchoir, est la grosse bête de foire née de ces mutations. Visez donc : une comédie musicale parodique sur la musique elle-même, où toutes les scènes réunionnaises – séga, ragga, reggae, maloya militan – seraient moquées sur le fond, mais surpassées dans la forme. Un concert théâtral au formidable toupet durant lequel Givran ne quitterait plus la scène mais la squatterait non stop, profitant des moments où sa présence n’est pas requise pour jeter des merguez sur le barbecue installé au coin du plateau, pour s’affaler dans un hamac en grillant des clopes puis changer de costume devant tout le monde et revenir sur le devant dans la peau d’un nouveau personnage – conférencier en débardeur, toaster kanyar, fonnkézèr maoul, etc. Une succession bordélique de chansons, de saynètes, de sketchs et de fictions où sont jetées, dans un même cabaret foutraque, toutes les drôles d’idées qui foudroient les caboches de la bande lors de ses « apéritifs de travail ».

Une comédie musicale parodique SUR LA MUSIQUE ELLE-MÊME

Le soir de la première, en fin d’année dernière sous les badamiers qui ombrent la petite scène du Téat Plein Air, il était à peu près clair que Tricodpo ne possédait pas encore toutes les solutions aux problèmes que lui pose sa propre inventivité. Il fallait souvent se contenter de voir s’éclairer l’ampoule ingénieuse derrière un spectacle qui peine à rendre toute la lumière. Voir débarquer le chœur sénile et claudiquant de l’École du Fémur sous assistance médicale, pied-de-nez grolandien à cette mode des chorales d’enfants que l’on a vues ces dernières années flanquer tout ce que l’île compte de grands chanteurs, est tout à fait ravissant. Mais la scène, bondée pour cette grand-guignolesque apothéose gospel, peinait à s’exciter avec la frénésie et le spontané nécessaires pour mériter son paroxysme déjanté, une hécatombe aussi absurde qu’inexorable. Effet du lieu, peut-être ? Dans ses élans festifs, le groupe était souvent bien seul face à des gradins, remplis certes, mais de popotins assis. Gageons que l’ambiance sera plus propice dans l’enceinte à la cool du K.

LE SECRET DU FOUTRAQUE ET DES BEAUX BINZ

Il faut aussi rapporter cette insuffisance à la grandeur des ambitions de Tricodposcopie. Le secret du foutraque et des beaux binz est le privilège du hasard et des grands faiseurs de comédie. Il suffit qu’un détail manque, d’une imprécision dans le rythme, d’une seconde de flottement ou d’une ficelle un peu trop grossièrement nouée, et la seule chose qui fera désordre, c’est votre amateurisme. N’est pas Monty Python qui veut, serait-on tenté de conclure si, par moments, la sauce ne prenait pas. Givran est toujours magique, surtout lorsqu’il s’encombre d’une cape, bricolant son bobre pour jouer le fonnkézèr pataud d’un duo de maloyèrs clownesques baptisé Rasin’ Maoul ; entouré d’un décorum et d’une bande qui parle pour lui, Lebeau limite ses interventions à l’efficace, incisif et concis ; et la musique tourne à régime constant, passe du reggae au funk, au séga, au maloya, fait quelques détours dans le répertoire d’un premier disque paru il y a seulement deux ans, mais qui semble déjà très loin de la tonalité blagueuse de Tricodposcopie. Qu’à cela ne tienne, produire une œuvre bien assortie ne semble pas intéresser ces modistes créoles, incapables de résister à l’envie de coudre une nouvelle blague à leur tapis mendiant, le plus souvent pour le meilleur. En outre, il faut bien convenir que dans l’éventail des afflictions dont peut souffrir une bande d’artistes, avoir trop d’idées chouettes est une bonne maladie.

François Gaertner