Coup de coeur

Chien Bleu

Less is more

Pour un mercredi soir de rentrée des classes, la salle du Séchoir est bondée. Pourtant, Chien Bleu n’est pas ce qu’on appelle une superproduction. Pas de décor, pas de costumes, et pour trame narrative, l’histoire d’une amitié entre une fillette et son canidé : pas de quoi fouetter un chat. Un Mounawar enfin, seul sur un plateau nu, sans guitare ni musiciens. Récit d’un dépouillement qui ne nuit pas à l’engouement.

On pourrait dire bien sûr que Chien Bleu est une ode à la tolérance. Donc une tarte à la crème pédagogique idéale au menu d’un spectacle jeunesse. En effet, la petite Charlotte, héroïne de cet album écrit par Nadja dans les années 80, devient l’amie d’un chien dont la couleur est une insulte à la bienséance. Ses géniteurs bornés en ont le poil hérissé. S’ensuivent les poncifs d’usage. Fuite de la gamine et du compagnon à quatre pattes vers une aventure initiatique qui renforcera les liens de l’amitié. Illustrera les vertus de la tolérance. Fort bien.

Mais soyons honnêtes, là ne réside pas l’intérêt du spectacle.

Ce qui est nourrissant, dans cette histoire, ce sont les vides. Les passages non narratifs. Ces interstices, ces espaces sonores qui entrecoupent la narration, dont Mounawar tire parti pour peupler l’imaginaire du spectateur. C’est-à-dire pour y introduire des paysages, des odeurs, des textures, avec sa seule voix. De surcroit dans une langue qui n’existe pas. Un dialecte inventé qui tient du charabia incantatoire. Or, peu importe. La question du sens n’est pas ici au coeur de la démarche artistique.

Il chante, et les gosses voient surgir une forêt. Il grogne et c’est la texture d’une fourrure de panthère qui se matérialise. Il fait pleuvoir des gouttes contre son palais et nous vient l’odeur d’une canopée détrempée. La mise en scène minimaliste d’Isabelle Martinez permet au musicien de stimuler notre cerveau primitif. Donc de ne plus dissocier nos sens. D’accepter qu’un son puisse nous faire voyager simultanément vers une odeur, une vision, une matière. Il nous ramène ainsi en synesthésie, cette extraordinaire faculté sensorielle que nous possédions dans la prime enfance, avant l’apprentissage du langage, et dont le formatage de notre éducation nous a progressivement privés.

Se faisant écho dans cet espace brut, deux voix. Celle, magnétique, d’Isabelle Martinez, qui structure le récit, puis celle du chanteur qui amorce le voyage intérieur. Et le duo fonctionne. Les rejetons de la génération télévision, sont en pleine re/ré-création. Réceptifs et réactifs. Enfin réconciliés avec leur cerveau primitif.

Texte : Zerbinette | Photo Mounawar : Ronan Lechat


Chien Bleu s’envolera pour une tournée en métropole en novembre/décembre au festival Africolor avant de revenir pour d’autres dates à préciser sur notre île en 2018.