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Macadam Tartare

Légende vivante du théâtre de rue, Jean-George Tartar(e) est un bonimenteur aux facultés surnaturelles.

Oubliez vos livres de pensées indiennes, ce paysan français est l’oracle du bon sens qui manquait à votre quotidien. Au moment où la France redécouvre les vertus des palabres en place publique et des nuits sous les étoiles à décrypter le vilain monde, Leu Tempo invite un homme qui n’a jamais cessé de jacter, de s’énerver et de rêver sous les arbres ou sur les bancs pour un public de passants et de curieux. Auteur et acteur, Jean-George Tartar(e) est une légende des arts de la rue. Niveau dégaine, on est quelque part entre le druide et Guy Gilbert, le prêtre loubard. Et si ce vieux babos qui se produit torse et pieds nus a des airs de Gandalf paumé à Goa, ce n’est pas pour rien.

Comme tous les grands mages, son arme est le verbe, et son pouvoir est la conjuration des illusions. Lui préfère parler de décryptage ou de mécanique du langage. Il y a 27 piges, un an avant l’invention des Guignols de l’Info, il rejouait déjà, sur les trottoirs, la tête entourée d’un cadre en bois, des textes reprenant le vocabulaire et les événements qui composaient le journal TV, « pas pour en faire une parodie, mais pour montrer le tragique et l’invraisemblable des mots qu’on nous donne à manger ». Il a même écrit et publié un grimoire, le Grand fictionnaire du théâtre de la rue et des boniments contemporains. Un thésaurus de 2000 définitions et « autant de dérouillées au dico » où le causeur colérique règle ses comptes avec l’époque, sa langue folle, la culture et ses phrases creuses, les acronymes de l’économie. La somme d’une vie de hobo passée entre l’Afrique, l’Inde, Haïti et les macadams de France à partager simplement avec les autres une pensée poétique et révoltée. Mais une somme qui n’est pas encore totale, puisque Tartar(e) continue de trouver des cibles. Sous ses airs de Mathusalem, l’homme a toujours la dent dure, bien chaussée, et le regard gourmand.

Invité du Tempo, il proposera deux spectacles. Le premier, Adieu, est la chronique d’un voyage au milieu du désert, où le saltimbanque s’est un jour retrouvé pour un festival de conte. Le second, Le Maire de, est une performance beaucoup plus ancrée dans la tradition du théâtre de rue. Tartar(e) y campe « un vieux maire qui n’est plus maire mais qui croit qu’il est encore maire », et qui harangue ses administrés de tirades gaulliennes intempestives (il a dans la voix un trémolo qui évoque le Général), ou se donne de l’importance en inaugurant tout et n’importe quoi.

En attendant de croiser sa barbe blanche dans les rues de St-Leu, nous avons voulu tester la sagesse de ce philosophe de grand chemin, dans l’espoir de trouver des réponses aux questions qui torturent nos âmes, et pour parler, sinon des mots d’amour, au moins des mots avec amour.

Nul n’est à l’abri

L’ami Tartar(e) a prêté sa plume à Niko Garo, artiste associé de la compagnie réunionnaise Schtrockbèn, pour une création à voir en avant première au Tempo. Dans ce monologue énergique taillé pour la rue, Garo parle des sans abris, sujet d’importance à La Réunion où, selon l’artiste, « nous sommes passés en 20 ans de 4 SDF identifiés à 400… ».
L’heure en France est au mot « populaire ». Un peu partout, et à La Réunion en ce moment, on coupe des bourses, on ferme des théâtres, on décolle des labels au prétexte que la culture qu’on y trouve n’est pas populaire. Ça vous inspire quoi vous, l’idée de culture populaire ? 

Déjà pour commencer, je suis issu du peuple. C’est un facteur important pour déterminer le populaire, vous en conviendrez. Je me souviens que très tôt, et très longtemps, j’ai été éduqué à la culture de Jean Vilar[fondateur du Festival d’Avignon, qui tenta tout au long de sa carrière de rendre le théâtre accessible au plus grand nombre, NDLR]. J’étais comédien, en apprentissage. Alors un jour, je suis allé à Avignon. Et qu’est-ce que j’ai vu ? J’ai vu des dames trempées dans le Chanel n°5 et ceintrées dans des tailleurs élégants, et je ne m’y suis pas du tout retrouvé. J’ai poussé un coup de gueule, et je suis descendu dans la rue. Je n’en suis plus jamais reparti, elle est devenue mon théâtre. C’était ma façon d’envisager le populaire dans la culture.

Sinon, je crois que toutes les stratégies pour populariser la culture sont hautaines et inopérantes. Je me souviens, dans les années 80, des premières tentatives pour « amener la culture », comme on dit dans le jargon, dans les banlieues. Et ce qui s’est passé, c’est que la banlieue n’a pas voulu de la culture qu’on voulait lui apporter ; elle a explosé de sa propre culture. La culture populaire, ça ne peut pas être la culture qu’on veut pousser les gens à aimer, c’est forcément celle qui vient du peuple lui-même.

L’une des manies de ce qu’on appelle la démocratisation culturelle, c’est de demander aux artistes de venir dans les quartiers dits populaires. Il y a aujourd’hui des déséquilibres dans la société, et on demande à l’artiste de les réparer, en venant dans des endroits, en parlant à des gens. Mais moi quand on me demande de venir jouer dans un quartier, je demande à jouer dans un quartier de riches, à Neuilly par exemple. Parce que j’ai des choses à leur dire, quand je vois, par exemple, la réaction des habitants du 16e face au projet de construction d’un centre d’accueil pour les réfugiés. J’ai des choses à raconter à ces personnes-là. Mais si je vais dans un quartier populaire, je ferme ma gueule, j’écoute ce que les gens ont à dire et, peut-être, j’en fais un spectacle.

Vous êtes un griot vénère, qui parle pour désactiver les mots qui n’ont pas de sens, les idées qui ne veulent rien dire, les banalités muettes mais qui remplissent les bouches de tout le monde. Quel est le mot qui vous agace le plus aujourd’hui ?

Le mot « Territoire ». Je suis en train d’écrire un article sur le jargon des arts urbains, comme on dit maintenant pour parler de la rue. J’y explique que je vais prendre ma retraite parce que je n’en peux plus de voir ce qu’est devenu le milieu des arts de la rue. Je suis effaré par les discours aujourd’hui. Là par exemple, je lis un livre qui s’appelle Construire les politiques culturelles. Il y a 183 fois le mot territoire, et seulement 60 fois le mot œuvre. Dont 30 fois dans l’expression « mise en œuvre ». Ça donne une idée de la place qu’on laisse aux artistes dans cette affaire. Le vocabulaire artistique est squatté par une terminologie d’énarques et de sociologues qui voudraient nous dire quoi faire, et comment. J’ai du respect pour les énarques, les sociologues et les urbanistes. Mais le pilote de la performance, c’est moi. C’est mon métier d’artiste, et personne ne me dit quoi faire. Il y a quelques années, j’ai fait un livre, Le grand fictionnaire… pour régler mes comptes avec la verbomania ambiante. Je pensais que c’était fini, que j’avais dit mon dernier mot, mais je me rends compte que ça ne fait qu’empirer.

Vous avez fondé votre vie sur la rencontre, la conversation, et la contradiction, mais en restant le plus souvent assis. Que vous inspire le mouvement des Nuits Debouts ?

Je suis à fond dedans, via les réseaux sociaux. Je passe beaucoup de temps à démonter la mécanique des mots pour montrer les pièces, et dire : voilà comment on vous parle, voilà comment on vous transmet des idées, des notions, comment on fabrique une vision du monde. Je me suis beaucoup interrogé sur le mot démocratie, qui est une tarte à la crème. Mais ce qui se cache derrière quand on prononce ce mot, c’est la République. Et là c’est autre chose, ça s’incarne dans des valeurs, des choses auxquelles on croit : Liberté, Égalité, Fraternité. La démocratie, c’est « un homme, un vote », au fond ça ne veut rien dire de plus ; la République, c’est « un peuple, un cri ». C’est comme ça que je vois les choses. Aujourd’hui, des gens descendent sur les places parce qu’ils ressentent le besoin radical de se retrouver et de se parler. C’est magnifique. J’ai l’impression de voir ce qui a du se passer en Grèce à l’invention de la République. On les a accusés d’être sectaires et intolérants parce qu’ils ont viré manu militari Alain Finkielkraut qui s’était pointé Place de la République. Je pense que c’est juste leur instinct qui a parlé. Ils ont dû être effarés de voir tout à coup débarquer un guignol en 3D, une star de la pensée tenter l’incruste parmi eux, et ils n’en voulaient pas. Finkielkraut à la Nuit Debout, c’est comme si la police débarquait dans un squat.

Quels sont les mots qui mériteraient vraiment d’entrer dans le Larousse ?

Tous. Si on recense tous les mots, dans toutes les langues du monde, qui décrivent quelque chose qui manque au français, on doit pouvoir en ajouter des millions. Il manque beaucoup de choses à notre langue. Les Inuits ont plus de sept mots pour dire neige, qui correspondent chacun à des états différents. Les Aborigènes, en Australie, ont quatre mots différents pour les nuances du silence. Parce que je m’appelle Tartar(e), j’ai un dictionnaire français-mongol que je consulte parfois. Il y a un mot pour décrire, de mémoire, un certain type de regard du faucon, quand il voit une proie mais que son maître ne l’autorise pas à s’envoler pour la chasse. Les lacunes de la langue française sont gigantesques. Tout ajout est le bienvenu.

Je vous avais promis un certain nombre de questions cons. Voici la première. Avez-vous déjà été tenté par l’exil fiscal ?

Ha ha ! Elle est vraiment très con, votre question. La réponse est non. Je préfère l’exil mental. Je vis à l’air libre, dans un mobile-home, dans une caravane. Je reviens tout juste d’Afrique, où je vais chaque année depuis plus de 40 ans. Je rentre en France et je trouve une terre d’urgence, de vengeance, de haine, d’interdits. Là où je vais, au Burkina, il y a une culture du pardon, une intelligence de la vie sociale. On y cultive par exemple une différence nette entre pouvoir et autorité. Le pouvoir se prend, s’achète, ou il se vole. L’autorité se gagne tous les jours. Partout dans le monde, un milliardaire qui le souhaite pourra devenir président. Il ne pourra pas devenir cordonnier. L’autorité d’un cordonnier, c’est hors de sa portée. Au Burkina, on valorise l’autorité plutôt que le pouvoir.

Croyez-vous vraiment en l’existence de François Hollande, ou s’agit-il à votre avis d’un hologramme ?

Je ne sais pas qui est ce mec. Je l’ai sans doute vu un peu à la télé, je connais son nom comme je connais celui de Johnny Halliday. Je n’ai aucune preuve, dans un sens ni dans l’autre. Nous ne faisons pas partie du même monde. J’ai arrêté d’assumer la responsabilité des dirigeants politiques en France avec Sarkozy. Quand je voyage et qu’on me dit : « T’as vu, ton président… » – je coupe. Ces types ne sont pas mes présidents. Je préfère encore le Pape. Je le connais pas non plus mais je l’aime mieux. Quand il parle des réfugiés par exemple, on sent qu’il s’agit d’êtres humains. Il en parle comme un curé, c’est un peu facile, mais je peux entrer en contact avec ce qu’il dit. C’est quand même con qu’un anar athée comme moi soit obligé de dire que le mec qu’il trouve chouette en ce moment, c’est pas François son président socialiste, mais François le Pape !

François Gaertner