Nouveauté

J’écris ton spectacle

Maloya

Sergio Grondin ne tourne pas rond. Nous présente à la Cité des Arts une étape de travail de Maloya, création en cours sur le thème de l’identité réunionnaise... en compagnie d’un zorey. Sera sur scène..mais ne jouera pas. Utilisera l’espace du théâtre... pour projeter de la vidéo. Refuse enfin de nourrir toute polémique mais annonce d’emblée que ce spectacle aborde un sujet sensible. Attention, danger.

Quelle place a occupé le créole dans ton adolescence ?

Un jeudi de juin, 17 heures, PM de Boucan. Trois hommes scalpent des mousses. À ma gauche, Grondin règle le pied de sa camera, tournée vers François Gaertner, alors rédacteur en chef de l’Azenda : "Quelle place a occupé le créole dans ton adolescence ?". Question bateau mais terrain glissant.

Gaertner, un métro qui a grandi dans l’ouest de La Réunion ne s’y méprend pas. Il répond prudemment : "Au début, je vivais le créole plutôt comme une différence. Au collège, il y avait ceux pour qui le créole était une langue naturelle, et les autres..."

En face de moi, David Gauchard, concentré, écoute. Ces questions, les deux hommes les ont posées de nombreuses fois. De Danyel Waro à la "gramoun dan somin". Les habitants de La Réunion, toutes origines confondues, ont eu voix au chapitre lors d’un road trip identitaire mené micro battant.

Je me terre dans mon coin, pour ne pas être questionnée. Lorsqu’il s’agit de réfléchir à l’essence d’une identité, le fantôme du colonialisme paralyse ma langue natale du poids de la culpabilité.

Le soleil se sauve et l’équipe remballe. J’ai assisté sans le savoir à l’une des nombreuses séances de collectage de vidéos, prévues pour devenir le corps du nouveau spectacle du tandem Grondin/ Gauchard, intitulé " Maloya".

Difficile, avec pareil nom de baptême, de penser que Grondin n’affichera aucun parti pris, dans le vaste débat identitaire qui se profile. D’une part parce que le nom de Maloya porte en soi un symbolisme fort : le genre musical qu’il caractérise est héritier du chant des esclaves. D’autre part parce que le bonhomme est connu pour son implication, dans la défense et la préservation de la langue créole.

Si je parvenais à lui faire avouer que le Maloya qu’il nous prépare est en fait un manifeste identitaire, cela me faciliterait grandement la tâche. L’avantage du cliché, c’est qu’il est rapide à saisir. Mais le problème avec Grondin, c’est qu’il ne les aime guère : "Je n’ai pas tout le temps des choses à défendre" m’assène ce Samson de la créolité réunionnaise, qui avoue tout de même qu’après 10 ans de tournées "dan péi déor", il se sent comme le biblique héros auquel on a coupé les cheveux. "Ces questions d’identité c’est aussi ce qui fait ma force. Je suis né ici, je suis profondément réunionnais. Dans Maloya, j’avais besoin de revenir à ça : je suis né sur un territoire qui se construit et je ne dois pas oublier ça."

Un projet paradoxal

Soit. À de multiples égards pourtant, la démarche du projet est paradoxale. D’abord parce que pour définir les contours de "l’être" réunionnais, Grondin se plaît à osciller insolemment entre ouverture à l’autre et marquage des territoires. Que penser en effet d’un homme capable d’écrire Zorey, un spectacle dressant trois portraits d’une drôlerie cynique ; pour en convoquer un (de zoreil), David Gauchard, à la coprésidence du CDOI. Les deux hommes briguant conjointement la direction du Centre Dramatique.

Voilà de quoi faire frémir le plus frileux des indépendantistes, mais le fieffé yab n’en a cure : "David Gauchard est un zorey, mais pas enraciné, il n’est pas ancré, son point de vue est complémentaire. Ca m’intéresse le regard de ce zorey. C’est confortable l’identité mais l’étranger te ramène quelque chose de dérangeant. C’est un chemin à partager. Il y a forcément des choses sur ma propre identité."

S’ouvrir à l’autre pour mieux revenir à soi semble donc être le chemin proposé par les deux artistes pour comprendre ce que signifie être réunionnais. Une position qui incite à l’ouverture d’esprit et de fait, ne manque pas de noblesse.

Reste que le contenu de cette création appelle bien des questionnements.

Quel est la fonction des artistes dans Maloya puisqu’ils n’y jouent pas leur rôle d’acteurs ? Si Gauchard et Grondin deviennent voyeurs puisque derrière la caméra, et que les artistes confient aux réunionnais la mission de définir leur identité, la divergence des points de vue ne risque-t-elle pas de menacer l’unité de sens ? Comment dire et définir "l’ici", et le " Soi", s’il incombe à tous d’en être propriétaires ?

Et pourquoi proposer une première rencontre avec le public sous forme d’étape de travail puisque le rendez-vous donné ce jeudi 3 novembre à 19 h dans la boîte noire de La Cité des Arts [ndlr : séance annoncée complète quelques heures avant la parution de cet article] n’est qu’une ébauche du résultat final ?

Soucieux de construire la création avec le public et curieux sans doute de sa réaction Grondin n’est pas pressé : "Je vais me taire pour une fois et je vais écouter. Plus de monologue. Plus de récit. C’est un récit concert ou les gens qui prennent la parole sont des gens du pays."

Maloya débattu

À l’instar des forums grecs, Maloya propose donc d’ouvrir le débat citoyen au risque peut- être de perturber le ronronnement bien pensant des haines ordinaires. Sans vouloir verser ni dans le candide idéalisme qui masque les différences ni dans l’abject racisme qui les exalte, Grondin semble résolu à poser les limites de son identité sans qu’elles soient pour autant des obstacles pour l’autre.

"J’ai besoin que l’identité soit un pas vers l’autre", conclut-il en une formule qui, en dépit de sa séduisante naïveté, donne terriblement envie d’entrer dans la danse. Et donc de se précipiter aux prochaines représentations !



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