Chronique

Le renouveau Lo Griyo

Mogador

Entre world-jazz, pulsions gnawi et électro, le 2e album tant attendu de Lo Griyo est une vraie réussite. Chronique et écoute.

Ca part fort, direct, en tourbillon. Au cours de la première minute et demie de Mogador , piste inaugurale qui donne son nom au 2e album très attendu de Lo Griyo, on entend des boucles de chant arabe, une kora distordue, des percus amplifiées, du gros synthé, la voix de Sami Waro qui scande les mots A la li la sur un mode arabisant, et la première explosion d’énergie jungle d’un album hyper dense, sec et perché qui ne cessera plus d’étonner jusqu’à la fin. "On a voulu que les premiers morceaux de l’album soient bien énervés, histoire de mettre tout le monde d’accord d’emblée", avait prévenu le groupe lors de la présentation du disque à la presse la semaine dernière.

Mais d’accord sur quoi, au juste ? Bah sur plein de trucs. Sur le fait qu’il s’agit-là d’un album instrumental très marqué par l’expérience Kamlinn, menée à partir de 2009 avec trois musiciens gnawis d’Agadir (Mogador, le titre de l’album, est d’ailleurs l’ancien nom de la ville marocaine d’Essaouira). D’accord aussi sur le fait que ce disque ne fera, au cours des 10 morceaux qui le composent, pas un seul compromis à la variété pour ménagère et aux formats commerciaux. D’accord sur l’ADN évolutif et tripé d’un groupe désormais assez mûr et sûr de lui pour assumer des ambitions claires (l’album bénéficie d’une sortie nationale). D’accord, enfin, pour dire que Lo Griyo n’est plus un duo entre le sax de Luc Joly et les percussions de Samy Waro avec une dimension électro, mais bien un trio qui intègre sur scène et dans le processus de création un homme électronique, Brice Nauroy, tour de contrôle dont l’apport est presque partout manifeste, et souvent décisif. C’est lui qui a enregistré et mixé - impeccablement - ce disque, et sa présence contribue largement à enrichir et structurer la musique écrite par Waro et Joly.

Tantôt minimaliste (Tête Dure, solo de sax dépouillé), l’album se cale aussi confortablement sur le tempo somnolant d’un reggae-maloya cahoteux (Doodook, l’un des plus jolis moments de l’album), que sur les crises de speed perchées mêlant valse, scratch hip-hop et gonflements électro (Une Valse ?). Mogador envoie des sondes dans toutes les directions, évite toujours de se répéter, explore sur chaque morceau une nouvelle combinaison entre les saxophones et le mélodica de Joly, les percus et la kora de Waro, et les machines de Nauroy. Quand ça ne leur suffit plus, ils invitent le clarinettiste Nicolas Maillet ou le musicien gnawa Medhi Nassouli sur Méli-Mélomane et son introduction, 10 minutes de pure joie qui sont sans aucun doute le sommet de l’album.

Fini les paroles et les chansons, les refrains, les points de repères, Mogador est un disque 100% instrumental (à l’exception de plages chantées en arabe). Fini aussi les égarements parfois borderline de l’impro en roue libre, chacune des pistes de ce disque a un sens, une direction, et file droit à l’essentiel. De la mécanique world-jazz de Yé mama, Lo Griyo n’a donc gardé que le moteur, trafiqué aux bleeps, au scratch et à la disto. Malgré une approche de la composition et de l’expression musicale très à rebours du format pop, les trois musiciens ont par ailleurs choisi un studio londonien plutôt acoquiné avec des pointures du business pour le mastering (celui de Beck, de Hot Chip ou plus récemment de Lou Doillon), avec à l’arrivée un gros son très frontal, très direct, et très sexy. Plus légère, plus maniable, plus puissante, leur musique a gagné en finesse, en joie et en enthousiasme, sans perdre grand-chose en retour.

En mai et en juillet, Sami Pageaux-Waro, Luc Joly et Brice Nauroy partiront à la conquête de l’Europe en quelques dates. Armés d’une telle carte de visite, ne doutons pas qu’ils y trouveront des soutiens enthousiastes, et que ce Mogador aura le destin qu’il mérite, celui d’un beau disque, qu’on écoutera longtemps, avec plaisir, et toujours avec surprise.

(En amont de la mini-tournée du groupe en Métropole, Sami a par ailleurs été invité par le trompettiste Ibrahim Maalouf à le rejoindre sur scène pour sa carte blanche au festival de Montauban en juillet - la grosse classe quoi.)


VIDEO : Lo Griyo en showcase à La Cerise