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N’ayez pas peur

Ils n’avaient pas remis les pieds sur l’île depuis la sortie de Largue la peau, leur premier album qui cristallise la créolité en mêlant, entre autres, des textes d’Alain Peters sur des sonorités qui s’étendent de la Grèce au Brésil. En un rien, le duo Sages comme des sauvages est devenu l’un des fruits savoureux du parabolèr, et s’entourera sur scène du fleuron de la musique réunionnaise.

Lorsqu’elle cherche un animal pour décrire Sages comme des sauvages, Ava pense instinctivement au bousier, un insecte qui agglomère ses excréments pour en faire un amas de plus en plus massif avant de constater l’aspect peu flatteur de la métaphore : « Peut-être pas un bousier mais cet animal qui amasse ce qu’il trouve pour en faire une carapace. » Le grouple —comme Ismaël Colombani et Ava Carrère aiment se décrire — glane dans ses expériences les éléments qui étofferont ses textes, sa scénographie, ses codes pour obtenir un conglomérat éclectique qui lui est propre.

Entre le moment où la demoiselle faisait semblant de jouer sur des instruments en carton à défaut de les maîtriser et celui où elle s’assoit devant le public, grimée de rouge et arborant une improbable coiffe chamarrée, pour battre le bouzouki, pas comme ça se fait traditionnellement en Grèce mais accordé à la manière d’un takamba, on devine un parcours jonché de trouvailles dont certaines tiennent de la sérendipité, l’art de trouver fortuitement ce qu’on ne cherchait pas forcément.

En exemple, quand Ava, cherchant à déchiffrer Rest la Maloya, demandait conseil à sa voisine de siège d’avion, cette dernière s’est trouvée être la nièce de Danyèl Waro et a permis au duo de rencontrer Jean-Didier Hoareau, figure montante d’un maloya urbain, avec qui ils ont pu confronter leur musique au public réunionnais, s’assurant que leurs reprises d’Alain Peters étaient bien accueillies.

« Les Réunionnais se sont rendus compte qu’on a vraiment essayé d’apprendre les paroles, partage Ismaël pour qui cette première était décisive. Il y a vachement de ternaire qu’on a changé en binaire mais, dans une adaptation, il y a forcément une perte d’informations et des changements. On peut dire qu’on créolise le créole. »

Et l’accueil est bon, au-delà de leurs espérances. Avec leur folk voyageuse en sélection FIP depuis 2015, ils découvrent avec le succès un monde où ils n’ont plus à démarcher les salles et les festivals, les dates s’enchaînent à un rythme effréné et les accointances musicales se forment. Ainsi ont-ils la surprise d’apprendre que Serge Parbatia, qui a œuvré sur Mayok Flèr, le premier album de Zanmari Baré, est fan de leur travail.

« L’album de Zanmari, c’est celui qu’on a le plus écouté l’an dernier, confie le duo. On n’avait pas mesuré à quel point le disque s’était diffusé à La Réunion mais c’est super agréable de voir que les choses sont un peu réciproques. » Conséquence vertueuse de cette admiration mutuelle, Serge Parbatia viendra les rejoindre pour leur concert au Séchoir. Avec lui, Erick Lebeau, le pétulant barbu de Tricodpo, et Carlo de Sacco, le poète en herbe de Grèn Sémé, validant, s’il était encore besoin, l’intégration de Sages comme des sauvages dans la grande famille du Maloya hybride et ouvert sur le monde. Ensemble, ils chanteront les compositions des uns et des autres ainsi que des reprises d’Alain Peters, manipulant un folklore réunionnais dont le grouple vante la vivacité : « Avec les couleurs revendicatives de Danyèl Waro et une musique qui se joue dans la cour autant par des professionnels que des amateurs, votre terroir est vivant. En métropole, ça circule beaucoup moins entre l’alternatif et le professionnel. Ça ne fait pas de la meilleure musique pour autant. »

S’ils sont mordus de culture réunionnaise au point que leur page Facebook se contente, pour toute description, d’un sobre « ni kreol ni zorey », leurs expérimentations tournent à régime constant et les mènent à osciller de la douceur à la revendication politique joyeusement poissarde. Ils le reconnaissent volontiers, les détricoteurs d’embrouillamini politicien tels que Franck Lepage ou collectif Osons Causer influencent leur parcours bien davantage que d’autres musiciens. Aussi ne faut-il pas s’étonner quand ils disent que leur album est « quasi bio, du producteur au consommateur, garantie sans bisphénol A ni vocoder », sur leurs visages, en musique et en politique, Ava et Ismaël annoncent la couleur.