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Sous les lunettes de Zerbinette

Naissance

C’est le cœur tremblotant et la main frémissante (1,4kg de papier en appui entre le pouce et l’index, ça use le métacarpe) que j’ai la joie de t’annoncer, cher lecteur, que j’ai fini Naissance.

D’aucuns se gaussent- je l’ai entendu sur France Inter- de l’avoir lu en cinq jours. Ce doit être possible. Sanglé à un lit d’hôpital et perfusé. Il m’a fallu un mois et de nombreuses digressions. Mais ça en valait fichtrement le coup, crois-Moix.

Au commencement, un millefeuille. Mille cent quarante trois pour être exact. Côté biscuit et trame narrative, Yann Moix explique comment et pourquoi il a été mis au monde. Férocement haï de ses parents alors qu’il n’était pas même embryon, l’auteur déploie un cynisme désopilant pour évoquer son enfance martyre au pays des parents bourreaux. Yann Moix ayant confié avoir été un enfant battu, il s’emploie à démontrer avec brio que la filiation est un choix, et la paternité, uniquement génétique. Les chapitres dévolus aux stages de ses parents à l’APEB, association pour l’enfant battu, au cours desquels ses géniteurs apprennent à martyriser correctement leur progéniture sont d’une rare drôlerie.

Cote crème, que les neurasthéniques lexicaux et autres anémiés syntaxiques se réjouissent, Naissance est un bain de jouvence diablement vivifiant dont la langue est en fête. Sous sa plume rabelaisienne et polymorphe, Moix, qui se contrefiche de te plaire, cruel et décomplexé, célèbre furieusement le lexique, alternant digressions philosophiques, énumérations de six pages, se fendant ici d’une série d’Alexandrins et la d’un bouquet de néologismes.

Reste enfin, pour le glaçage, le truculent Marc Astolphe Oh, parrain et père spirituel du jeune Moix, dont les péripéties amoureuses et prouesses sexuelles souvent exposées sous forme épistolaire, m’ont valu de sacrés fous rires. La gouaille insolente de ce personnage central , génial pleutre d’une verve sans pareille, te fera oublier les nombreuses digressions qui rendent la lecture de Naissance ardue. Mais nul sommet ne se gravit sans peine. À défaut de terminer, cher lecteur, frotte-toi au moins à quelques chapitres de cette langue folle et jouissive, à l’abyssale culture de l’auteur, et tu sauras ce qu’est la satiété.

Naissance de Yann Moix, 1152 p., éditions Grasset.