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Ni avant, ni après

Yann Lheureux et sa compagnie ont décidé de bouleverser certaines habitudes, pour cette toute nouvelle création, « Les éblouis ». Le sujet est grave : la maladie d’Alzheimer implique de terribles et irréversibles pertes. Mais Yann Lheureux explore le thème sous un autre angle, et avec une passion sincère. Quand la mémoire et les repères s’étiolent, les perceptions changent. Perdus ou éperdus, oubliés ou éblouis, ou tout à la fois… Et si ces gens venaient raconter cette autre manière d’être au monde, à la vie, à soi ? Cette œuvre est à découvrir de toute urgence et je m’en vais vous dire pourquoi.

Anagramme des « oubliés », qui devait être le titre à l’origine, « Les éblouis » se base sur un point de vue original. Inspiré de ce qu’il vit et découvre aux côtés de sa mère atteinte d’une maladie de type Alzheimer, Yann Lheureux choisit d’en « parler » en d’autres termes que ceux d’une perte (de la mémoire, d’autonomie, d’identité, d’activité…). Qu’est-ce qui, en parallèle, apparaît ? Comment ces gens, pris entre un passé évaporé et un futur sans projection possible, évoluent-ils en funambules sur le fil de l’instant ? Qu’auraient-ils à dire ?

Ils sont perdus éperdus

Yann Lheureux n’est habituellement pas un adepte de ce genre de thèmes dans son travail de création. Après une parenthèse de plusieurs mois en Corée qui lui permet une prise de recul, il décide de changer de démarche pour cette fois. La maladie est entrée dans sa vie car elle touche sa mère. Il s’y intéresse donc depuis quelques années. Il entame alors un véritable travail d’investigation, dans des EHPAD, auprès de gériatres, de scientifiques, de patients, collectant ainsi témoignages médicaux et personnels. Nourri de toutes ces rencontres et observations, Yann rejoint la poésie de l’écrivain Christian Bobin, dans son ouvrage « la Présence pure », dont il s’inspire également.

Il y a quelque chose de profondément touchant dans ce placement involontaire, irrémédiable, dans « l’effervescence » d’être dans l’instant et seulement cela.

On oublie qui l’on est : nous voilà amené de façon totalement incontrôlée à renégocier à chaque instant nos goûts, nos clichés. En effet, avec les souvenirs et les habitudes, se déconstruisent aussi les a priori intégrés et les croyances (y compris sur nous-mêmes). Oublié, le passé : « on retente l’aventure » dans les petites choses de la vie (Yann parle de sa mère qui ne buvait jamais de vin et qui, l’ayant oublié, s’est trouvée à en apprécier un verre).

Dans ce que l’on appelle « la perte des convenances », on peut de même voir une déshinibition de ce que sont les gens (pour le meilleur et pour le pire). Le chorégraphe s’est demandé « ne sont-ils pas plus eux-mêmes qu’ils ne l’ont jamais été ? », et d’ajouter « il y a moins de filtres, ils sont moins liquoreux, plus abruptes ». C’est aussi ce qu’avait relevé Christian Bobin : « la maladie d’Alzheimer enlève ce que l’éducation a mis dans la personne et fait remonter le coeur en surface ».

Une expérience, un partage

« J’ai eu envie de créer un cycle de travail autour de ça, qui serait ponctué de chorégraphies », explique Yann Lheureux. Après deux résidences à la Réunion, le spectacle est prêt à être partagé. Créé pour les espaces publics, il s’inscrit dans une volonté de rappeler le droit de cité pour ces personnes « qu’on enferme bien volontiers, par pudeur, par honte, ou par facilité ». La compagnie revisite les espaces urbains, à la rencontre et en grande proximité avec les spectateurs. L’interaction avec le public est un enjeu majeur des Eblouis.

Sur le plan dramaturgique, l’accent se porte davantage sur « une aventure sensible, poétique et physique » que sur une recherche de « spectaculaire » (bien qu’il y ait quelques passages de ce registre). Les artistes évoluent en une sorte de déambulation sur l’espace de jeu, sur des créations sonores intégrant des textes de l’écrivain François Beaune. Celui-ci a en effet été sollicité pour la mise en mots des témoignages et moments d’histoire racontés, entre fiction et réalité. Côté sonorisation, le dispositif est d’ailleurs très particulier : les danseurs portent les enceintes en bandoulière, dans une volonté de « spacialiser » le son. Ce défi technique répond au souhait de mobiliser le public, l’amener à se déplacer.

Les 4 interprètes ne sont pas seulement des danseurs (comédiens, circassiens…) et ont été choisis aussi pour la personnalité qu’ils expriment. Pour la dimension intergénérationnelle de la thématique, ajoutons que les membres de cette équipe sont âgés de 20 à 57 ans.

Vivre l’instant : le mal de notre temps ?

La maladie d’Alzheimer est un des maux de notre époque. Aujourd’hui, qui n’a pas ressenti une fois ce besoin d’arrêter le brouhaha des cogitations pour vivre l’instant présent ? D’ailleurs, on nous sert l’expression à toutes les sauces, et dans toutes les cantines, sur les divans des psy, aux rayons développement personnel, ou encore du côté des enseignements spirituels… Pauvres de nous, « le passé nous écrase contre l’avenir », comme dit La Boétie, et nous voilà bien en peine de le saisir, ce fameux instant. Et ce temps, la maladie l’efface ou le redéfinit, et l’interprétation que l’on s’en fait, n’est peut-être qu’une question de point de vue… Mais je m’égare !

Sans verser dans la naïveté d’un regard faussement joyeux sur le drame humain, affectif et familial que constitue cette terrible maladie, « Les Eblouis » se veut un partage poétique, tendre, parfois drôle, curieux, se gardant de la stigmatisation ou du pathos qui enferme. Une expérience sous-tendue de sens, à voir, à vivre, à sentir… qui visiblement laisse aussi à réfléchir !

Lalou


  • Les éblouis - Cie Yann Lheureux
  • Mardi 15 mai 17h30 | St André | Domaine de la Vanille | nc
  • St Benoît | Mercredi 16 mai 17h | CASE Bras Fusil | Samedi 19 mai 17h | Plateau les Girofles
  • Jeudi 17 mai 15h | St Pierre | IUT Terre Sainte | nc
  • Vendredi 18 mai 19h | Les Avirons | Parvis de la salle Georges Brassens | nc