Chronique

Noblet, as-tu du cœur ?

Emmanuel Noblet a cru bon de jouer et de mettre en scène Réparer les vivants, le Best Seller de Maylis de Kerangal. Doit-on l’en blâmer ? Certainement pas.

Lorsque j’appris qu’Emmanuel Noblet, acteur de son état, avait entrepris de mettre en scène et, comble de forfanterie, de jouer seul tous les personnages du roman Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, initialement pour le Off du Festival d’Avignon, une perplexité teintée d’incertitude réfréna mes élans de spectatrice.

En effet, si tu t’émeus comme moi, brave lecteur, des tsunamis qui agitent trop rarement la planète littéraire, tu dois avoir béni l’année 2013 qui marqua l’avènement de ce récit aussi sobre que fracassant.

Réparer les vivants raconte comment, d’un corps à l’autre, suite à un accident de la route plaçant le surfeur Simon en état de mort cérébrale, les chaînons se mettent en place, dans l’urgence, la douleur et la dignité, pour réussir une transplantation cardiaque, sur la personne de Claire, en attente de don d’organe.

Autant dire tout de suite que la transposition scénique d’un tel ouvrage comportait de multiples écueils. J’en dénombrais trois, sans être exhaustive.

1. Tout d’abord, le risque de sombrer dans le pathos, cédant à la tentation de compenser la puissance d’une écriture par les facilités de la technologie, pour accroître l’intensité dramatique.

2. Celui, ensuite, de déséquilibrer la construction du roman, en privilégiant les passages d’action au détriment des descriptions, cartographies intérieures de ces âmes meurtries par le destin si subtilement dessinées par la plume de Kerangal mais bien difficiles à restituer dans la temporalité calibrée d’un spectacle.

3. La démultiplication des rôles, enfin, ouvrait la porte à la confusion scénique et menaçait de perdre le spectateur dans un dédale de personnages dont seule la construction romanesque semblait garantir l’intégrité.

Pourtant, l’émotion et la justesse étaient bien au rendez-vous vendredi, dans la salle comble de Champ Fleuri. Ce que d’aucuns imputent à un manque de créativité, de la part de Noblet, lui reprochant une adaptation sans surprise et moins poignante que ne le fut l’œuvre d’origine, je l’attribue pour ma part à l’honnêteté intellectuelle d’un acteur doué qui n’a pas cherché à dénaturer le diamant dont il a voulu nous révéler l’éclat.

Noblet a le sens du rythme et de la rupture. Son kaléidoscope émotionnel est bâti avec grâce et son jeu est subtil. Il excelle à nous faire basculer de la torpeur à la légèreté, illustrant efficacement l’écart vertigineux que peut instaurer l’irruption de la mort dans la mouvance futile de nos destins. Les images video projetées, représentant souvent des coupes oniriques de nos organes vitaux, étoffent intelligemment le jeu, débridant l’imagination. Son interprétation a le grand mérite, puisque son jeu incarne la multiplicité des regards possibles sur la mort, de nous guider vers l’essentiel.

"Je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même" écrivait Nietzsche au sujet de la vie. Un dépassement de soi dont Noblet a parfaitement illustré les enjeux.

Zerbinette