Rétrospective

La vie est ailleurs ?

On y était

Jeudi 15 Juin, 10 heures, au théâtre Champ Fleuri. Les scolaires s’interrogent. Un concert animé, ils ne savent pas trop ce que c’est. Au centre du plateau nu, un écran, comme le terreau commun, en aplat, de deux cosmogonies. C’est que la rencontre artistique du dessinateur Fred Theys et du chanteur Mounawar, qui a généré en 2015 la première mouture de ce spectacle, sobrement intitulé « Rêves d’ailleurs », n’avait a priori rien d’évident. Et pourtant… Récit d’une envoûtante fusion, entre onirisme et émigration. Et d’un coup de cœur, évidemment.

D’un côté, l’énigmatique, le taciturne et pudique père des Zazous, qui semble avoir créé un univers graphique à son image. Ses personnages, petits bonhommes en noir et blanc pétris de finesse et de poésie ont la grâce des timides et l’élégance des humbles. Le zazou est un gouzou sans l’épaisseur du tralala. C’est dit.

De l’autre, Mounawar, l’enfant terrible des îles de la lune, dont le patronyme, à mi chemin entre l’astre et le carnage semble tout droit sorti d’un délire surréaliste. Tactile et volubile, ce chanteur auteur compositeur, inclassable artiste et brillant touche à tout, est en constante mutation. Sa voix tour à tour fragile ou virile, semble pouvoir capter toutes les vibrations de la création, du fébrile chuchotement aux grondements de la tempête. Et c’est déroutant. Bref

Quand ces deux-là se rencontrent, au détour d’un chemin de Mafate, c’est pour parler d’émigration. L’envie nait d’une création pédagogique. Il est certes d’autres thèmes pour faire rêver les gosses. Mais pour ces gaillards, les mièvreries sirupeuses n’ont pas cours. Ils accordent aux enfants le droit d’être informés. D’autant que les problématiques migratoires ne se limitent pas à l’océan indien.

Mais « La grande traversée », qu’entreprendra le héros de leur histoire, est, bien plus qu’un sujet d’actualité, le récit d’une aventure intérieure. Laissez tomber Alice au pays des merveilles, voici Upepo au pays des sauvages. Upepo, petit bonhomme né sur la mauvaise île, rêve d’ailleurs. De traverser et de rejoindre. De s’établir et de s’intégrer. Au dessinateur et au musicien de vous conter son histoire…

Alors, l’improbable duo se met en place. Et c’est, contre toute attente, un intense émerveillement.

À gauche, penché sur un bureau de bois, Fred Theys, appliqué comme un écolier des temps jadis, manie feutres et pinceaux avec lenteur et précision. Sur de petits cartons monochromes qui posent le décor symbolique de la vie insulaire, faite de baobabs et de clairs de lune, de flamboyants et d’oiseaux tournoyants, le père des Zazous cultive avec patience la magie du détail. De la pointe de son feutre, il fait naître des ailes, au dessus d’une branche, des étoiles, dans la nuit calme, ou des questions dans la tête d’une femme. Tandis qu’il ajoute ainsi au canevas de ses compositions les touches finales de ses tableaux, une caméra, installée comme une lampe de bureau au-dessus de ses mains, projette en temps réel sur l’écran les étapes fascinantes de cette Genèse de papier.

La construction progressive de la trame narrative est pour le spectateur, de tout âge, une fascinante expérience. Loin des productions léchées auxquelles nous ont habitué les studios d’animation américains, cette création est d’une poétique sensualité. Tachées d’encre de Chine au fil du travail, les mains du dessinateur deviennent palpitations tandis que vibre, caverneuse ou troublante et féminine, la voix du chanteur.

Comme un apprenti sorcier dans son antre à peine éclairée, voilà Mounawar, poisson dans l’eau de son vivier électronique. Expert au pays des guitares et des loops, l’artiste polymorphe excelle paradoxalement, à épurer. Dans la pénombre, son visage prend toutes les teintes de l’humanité. Du bruitage aux chansons plus travaillées, il émeut par un charisme dépouillé. D’aucuns parleraient de pureté. Par sa voix, il donne à la gracilité d’Upepo l’épaisseur d’une vibration, le souffle d’une âme. Magique et envoûtant, assurément.

À la croisée du plateau, la rencontre de ces deux univers dessine les contours d’une évidence : N’en déplaise à Kundera, à trop penser que « La vie est ailleurs », on néglige l’ici. Or, de l’un à l’autre, il n’est d’autres ponts, semblent nous dire ces deux hommes, que l’amour, le rêve, et la poésie.


Zerbinette | ® dessins Fred Theys