Coup de coeur

Ça ira fin de Louis

On y était (et rien ne va plus)

Qu’est-ce qui pousse les hommes à renverser le pouvoir ? S’interroge le metteur en scène Joël Pommerat, dans « Ça ira fin de Louis », son dernier ovni politique. Retour sur une prise d’otage qui marque et se démarque.

Jouées au Téat Champ Fleuri ces 7, 8 et 9 septembre, les trois représentions de « Ça ira fin de Louis » ont été ultra courues. Ça n’était pourtant pas gagné. Bien qu’entrecoupée de trois pauses de dix minutes, la dure annoncée de la pièce était tout de même de 4h30. Une longueur qui aurait pu en effrayer plus d’un.

Il n’empêche, ce soir là comme les précédents, la salle est bondée. Et si l’on s’est rués à 19 heures vers nos fauteuils, ce n’est pas pour le décor, réduit à l’extrême. Ni ; pour ceux qui se souviennent de la version hi tech déjantée de Cendrillon revisité par Pommerat ; pour le plaisir de replonger en enfance dans une féérie numérisée. Non, ce soir, chacun est venu sonder sa part de fiction, au coeur de cette révolution.


Assumant pleinement les artifices de l’illusion théâtrale, Pommerat convoque 14 acteurs sur scène, qui, changeant de perruque comme on retourne sa veste dans l’arène politique, jouent plusieurs rôles.

Dans la salle d’audience enfumée, des hommes, costard cravate et verbe haut, tentent de se faire entendre. Ça s’écharpe à l’envi, et rappelle au spectateur les heures truculentes d’un mercredi matin à l’Assemblée Nationale. Mais qu’on ne s’y trompe pas, nous sommes aux côtés de Louis XVI, au début d’une fiction politique contemporaine, inspirée du processus révolutionnaire de 1789.

Distorsion temporelle

Nous assistons donc aux assemblées présidées par Louis XVI en pleine crise étatique. Juste que le monarque est coincé dans un costume gris qui n’a plus l’apparat d’autrefois. On comprend rapidement que cette royauté-là n’est pas si éloignée de notre république. Le pont entre les deux époques est d’ailleurs vite jeté. Car, Louis XVI ou pas, ce dirigeant est fragile, incapable de rassembler. Tiens, voilà qui nous cause.

S’essayant à l’impossible tâche de concilier les trois organes de sa nation - la noblesse, l’Eglise et le tiers état - le souverain semble tout d’abord aussi dépassé qu’incompétent. Il s’en réfère alors à un premier ministre démagogue, adepte d’un pouvoir fort. Malheureusement les diverses manipulations proposées par ledit ministre n’aboutissent qu’au renforcement du chaos. Mais lorsqu’enfin on découvre que l’apparente fatuité de Louis XVI n’était qu’une mascarade visant, à l’instar du prince de Machiavel, à laisser sa nation se « diviser pour mieux régner », on se régale du cynisme du portrait, autant que de son intemporalité.

Démagogie. Pédagogie

Faut-il en conclure que Pommerat, finalement démago, écrit à la gloire d’une Liberté guidant le peuple ? Certainement pas.

Car si les agissements du monarque et de ses adjuvants, dans cette fiction, ne sont guère édifiants ; ceux du peuple ne le sont pas davantage. Et pour nous le faire comprendre, Pommerat n’hésite pas à nous malmener.

La force de la mise en scène est de placer le spectateur, comme dans un roman balzacien, au coeur de la Comédie Humaine. Ce laboratoire où l’on tente de construire, dans la fureur, les larmes et le désir, les fondements de la démocratie. Avec, au coeur de cette lutte, la parole toute puissante dont on perçoit le terrible pouvoir. Et comme certains acteurs jouent au milieu du public, brisant de fait les conventions théâtrales, le spectateur est physiquement l’otage de la parole révolutionnaire.

Cette immersion dans le chaos démocratique est aussi épuisante qu’éclairante. Nous, habituellement révoltés à bon compte derrière nos écrans protecteurs, faisons pendant plus de quatre heures l’expérience empirique de l’impossibilité du débat démocratique.

Plongé en plein Babel, le spectateur assiste à la cuisson des briques, sans que jamais n’émerge cette tour démocratique. On observe à travers les échanges des personnages l’infinie panoplie des obstacles à la construction d’une parole commune. Parce que l’intérêt individuel prime sur l’intérêt collectif. Parce que les divergences idéologiques héritées de l’éducation nourrissent les rigidités. Parce qu’enfin la politique repose aussi sur la rhétorique, donc sur le pouvoir des mots. Au risque finalement, de ne nourrir que l’ego.

Des illusions. Désillusion.

On ressort de ce spectacle peu convaincu que nos égoïsmes puissent converger vers un idéal. En concluant, à l’inverse de ce Louis XVI scandant devant Paris en ruine un « ça ira, ça ira », que rien ne va plus.

Et c’est là tout le génie de Pommerat. Nous faire comprendre, à l’instar d’un Rousseau qui voulait « montrer l’homme dans toute la vérité de sa nature », que ce qui pousse les hommes à renverser le pouvoir n’est pas forcément plus noble que ce qui les contraint à s’y soumettre.

Texte : Zerbinette | Photo : © Martin Argyroglo


Photos © Elisabeth Carecchio