Rétrospective

Preljocaj - La Fresque | 7 au 10 juin | Téat Champ Fleuri

On y était

En dépit de son patronyme imprononçable et de ses déclarations artistiques sibyllines, Preljocaj, l’étoile montante de la chorégraphie contemporaine, génère pour son troisième passage à La Réunion des mouvements de foule quasi religieux. J’étais à la Grand Messe, récit d’une conversion.

"J’aimerais explorer dans ce spectacle les relations mystérieuses existantes entre la représentation et le réel." annonce Preljocaj, dont les propos énigmatiques, auraient de quoi décourager l’esthète le plus assidu. Quid d’une telle déclaration ? S’agit- il, dans ce nouvel opus intitulé "La Fresque", d’explorer en quoi, à l’instar du mythe platonicien, le monde des images peut être trompeur ? Peut-on penser que le spectacle, inspiré d’un conte chinois, possédera une trame narrative propre à nous guider un peu, dans cette problématique esthétique très abstraite au demeurant ?

Voilà des questionnements qui n’ont pas semblé effrayer le public de Champ Fleuri. Pour sa troisième création aux TDR, Preljocaj s’est produit devant une salle archi comble. Les places se sont arrachées, de 7 à 77 ans. Un mythe intergénérationnel qu’il était urgent de décortiquer. C’est parti.

Sur un rideau de gaze sombre, dans les cieux d’en haut, un flottement cristallin et filandreux. De longs filaments blancs s’agitent. Une aérienne méduse comme un battement de cœur. J’ai peur. En ce mois de Ramadan nous voilà revenus en pleine Genèse.

Au commencement, un néant. Alors Preljocaj fait entrer ses danseurs, pour séparer les firmaments d’en haut de ceux d’en bas.

Il ne faut pas longtemps au spectateur pour reconnaître la griffe du maître. D’abord côté scénographie, on retrouve ce goût pour l’épure mais non pour le vide. Comme dans Roméo et Juliette, la scène est sombre et les formes sur le plateau géométriques. On dansera sur un cube, ou à travers une porte rectangulaire. On se balancera le long d’une corde verticale, on s’étreindra sur l’horizon du plateau.

Preljocaj n’est pas un baroque. Il compose dans un cadre minimaliste mais, n’en déplaise à Peter Brook non dans un espace vide. Pour que ce dosage subtil de la matière sur le plateau soit vecteur de vertiges. Tantôt happé par les images mouvantes projetées sur la toile de fond de scène, tantôt aspiré par la mouvance frénétique des corps, l’œil du spectateur est constamment aimanté.

Au plan chorégraphique là encore, le spectateur retrouve vite ses marques. À savoir des danseurs qui exécutent des mouvements de grande amplitude avec une rapidité et une précision quasi robotiques. Chantre d’une danse contemporaine extrêmement exigeante, Preljocaj donne à voir à travers le corps virtuose de ses danseurs l’image d’une désincarnation aussi fascinante que dérangeante.

Et puisque le ballet est une fresque, il y propose plusieurs tableaux. Les univers se succèdent avec la prégnance de l’air et de l’eau, comme éléments unificateurs. Parfois, on est plongé dans l’antre angoissante d’une matrice. Comme dans un Alien de Jean-Pierre Jeunet, les corps, aqueux nous noient dans une torpeur lourde. On croirait entendre la pesanteur de la respiration, derrière un détendeur.

Parfois, à l’inverse ils sont aériens, comme dans ce sublime tableau où les danseuses, chevelure enroulée dans une corde fixée au plafond, entament un pas de deux, mêlant leur athlétique plastique ivoirine à la sombre virilité de leurs partenaires. Azzedine Alaïa, qui a créé les costumes, invente pour révéler les mouvements une féerie de matières. Sobres et ajustés, ou subtilement désuets ou décalés, les vêtements participent à l’émoi que génèrent les mouvements.

Quant à ces fameux filaments, projetés tantôt au fond de la scène tantôt au dessus des danseurs, sorte de leitmotiv dans la chronologie du ballet, ils instaurent un fil conducteur entre terre et ciel et rappellent que le propos du spectacle était une réflexion sur les liens entre le corps et l’image. Tout concourt justement à unifier ces corps et ces images, jusqu’aux chevelures de ces femmes, qui battent l’air tantôt comme des fouets, crinières secouées au vent, ou le caressent, dans la lenteur sensuelle de leur mouvance.

Reste que si l’engouement pour Preljocaj s’explique en partie parce qu’il n’est finalement pas si difficile de retrouver ses marques dans son univers, la fascination pour ce chorégraphe réside sans doute dans tout autre chose.

Qu’il s’agisse de ces femmes robot qui exécutent des poses langoureuses et mécaniques sur un cube, jusqu’au non sens, ou de ces guerriers cornus dont la violence oppresse, il y a derrière chaque fragment dansé une soif d’absolu. Un mouvement qui se répétera jusqu’à la mort fantasmée. L’impression que Preljocaj fera danser jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que plus rien ne bouge, jusqu’au degré zéro du mouvement.

Dans une combinaison baudelairienne où les danseurs incarnent aussi bien le sublime que l’horreur, cette fresque dessine la torpeur de l’extase avant la chute. Une sorte d’état de grâce que l’on voudrait indéfiniment prolonger, jusqu’aux derniers soubresauts de la matière.


Zerbinette | images : © Constance Guisset Studio et © Jean-Claude Carbonne