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Opportunités du sacrifice

Kisa mi lé, spectacle écrit en français et en créole ouvre les vannes identitaires et bouscule Descartes.

« Je pense donc je suis » affirmait le philosophe. « Encore faut-il savoir en quelle langue je pense pour savoir qui je suis » semble ajouter Daniel Léocadie, jeune auteur et comédien réunionnais qui nous revient de Lyon.

Daniel Léocadie est en pleine répétition dans l’hiver métropolitain. Dans quelques jours, il jouera seul sur scène son zistwar, pendant 58 minutes, devant un public non créolophone. Et contrairement à moi, il est parfaitement serein. Lorsque je lui demande s’il ne craint pas de parler aux murs, en proposant à un public métro le dialogue intérieur d’un réunionnais qui décide d’interroger sa langue maternelle, il s’amuse et répond par une anecdote : « Un jour, au cours d’un atelier dont les participants étaient tous de nationalité différente, nous devions raconter chacun un morceau du Petit Chaperon rouge. Finalement, lorsque j’ai raconté mon passage de l’histoire en créole, j’ai été l’un des seuls à être unanimement compris. »

Que Daniel Léocadie n’ait pas peur des mots, et qu’il ne doute pas de l’universalité de sa langue maternelle, lorsqu’il s’agit de l’exposer aux oreilles profanes, est le gage de son humanisme. Mais Kisa mi lé, en dépit de sa dimension initiatique, n’est pas un conte pour enfants. Ni un récit autobiographique, malgré la narration interne. C’est une œuvre porteuse d’une interrogation commune à tous les Réunionnais, dont on se demande comment la réponse peut émerger sans raviver des haines enfouies.

En effet, le personnage principal de la pièce est un réunionnais confronté à sa dualité intérieure. Si Rimbaud rappelle que : « Je est un autre », Léocadie ajoute que le Réunionnais, lui, est beaucoup d’autres : « De par l’histoire j’ai à la fois la culture française et la culture créole. J’ai à la fois la langue française et la langue créole réunionnaise. Comme si deux identités se partageaient mon corps, ma tête, mes pensées. Quand on en abandonne une, que devient l’autre ? ». Or, à partir du moment où le je est fractionné, on est en droit de se demander si sa réunification ne passe pas nécessairement par un choix. Donc par un rejet.

À cet égard, la réponse proposée par Léocadie est audacieuse. Car c’est bien de cet abandon du créole au profit du français que la pièce s’engage à parler, sans verser pour autant dans les écueils manichéens ou dans la leçon de morale. Il aurait été tentant, pourtant, de faire de ce spectacle une chronique de la haine ordinaire, un manifeste vengeur mû par la loi du talion.

L’auteur s’en défend : « Je ne veux pas faire une leçon indépendantiste. Je veux traiter le sacrifice d’une culture pour une autre. Or Il faut prendre les deux en charge. Comme deux enfants qu’il faut soigner avec le même amour.  »

Je ne manque pas de lui faire remarquer que sa position d’ouverture face à une langue qu’on peut considérer comme celle du colon et de l’oppresseur risque de froisser certains. S’amusant de pouvoir être appréhendé comme un artiste bisounours, il revient alors sur l’origine de cette rupture linguistique.

« Je ne juge pas les parents réunionnais qui interdisent à leurs enfants de parler créole. Finalement ce qu’il y a derrière ces questions-là, c’est la peur. On pense se protéger avec la peur. Cette attitude de protectionnisme transforme les personnes. Or, à La Réunion, on a toutes les forces pour contrer ça. Il faut interroger ses peurs pour voir le monde autrement. »

Ayant pris le parti, dans l’écriture comme dans la mise en scène, de mettre le créole et le français sur un pied d’égalité, Léocadie se propose donc de mener à terme une quête identitaire au-delà des dichotomies. Loin de penser qu’un choix est nécessaire pour être soi, il nous invite à considérer le conflit identitaire comme une opportunité d’ouverture.

Bientôt de passage au théâtre du Grand Marché, Daniel Léocadie, modeste et curieux, attend son heure. Gageons que sa démarche artistique, honnête et courageuse révélera kisa nou lé : des spectateurs réunifiés.

Zerbinette.