Chronique

Où sont les femmes ?

Isole Moi, la performance féminine qui transforme Saint-Leu en quartier rouge.

Que les fondamentalistes du théâtre classique et de sa reposante distanciation scénique passent leur chemin au risque de s’étouffer d’indignation. La dernière création du collectif L’Alpaca rose, chapeautée par Alexis Campos, déroge à tous les rituels dramatiques, à commencer par celui qui consiste à poser les comédiens sur scène : « J’aime sortir le théâtre du théâtre » clame Campos, dénigrant sans vergogne un théâtre « intello » au profit d’une création dont les codes revendiquent une proximité complice avec le spectateur. « J’aime que le public reconnaisse son environnement et que le théâtre s’en empare. ».

Une perturbation du quotidien

On pourrait dire, plus simplement, que Campos aime les arts de la rue – les performances à la frontière du happening et de la dramaturgie, les interactions directes entre des comédiens et le peuple des passants dans les décors du quotidien. L’une de ses premières frasques, Embouteillages, consistait à transformer l’habitacle de voitures à l’arrêt en décors de saynettes : les spectateurs sur la banquette arrière assistaient à des tranches de vies coincées dans la circulation. Après Lecture transat, où les badauds pouvaient s’installer dans des chaises longues pour écouter des comédiens leur lire au creux de l’oreille textes sur le repos, le voilà qui réitère avec un sujet aux formes sensuelles : la femme.

Isole-Moi, comme ses prédécesseurs, se présente comme une perturbation du quotidien organisée dans l’espace public. Dans Embouteilages, un accident de comédie provoquait l’arrêt des véhicules-décor ; dans Lectures Transat, on invitait le passant pressé à sortir du monde quelques minutes pour une tranquille déconnexion. Ici, l’expérience débute par un malaise. Venues de nulle part, quatorze femmes franchissent la ligne rouge derrière laquelle quinze parasols noirs, tenant plus de la tente ou du confessionnal que de l’ombrelle, sont dispersés. Elles commencent à se dévêtir. rendez-vous discret et textuelle gâterie

Surmontés d’une lumière rouge, ces isoloirs nous plongent d’emblée dans l’univers des quartiers rouges, impression accrue par le fait que les actrices affichent uniformément les codes d’une féminité marchande : jambes nues et escarpins noirs, regards vides et lèvres carmin. C’est bien en voyeurs parcourus par le flux érotique d’une pénombre suggestive que nous sommes conviés à les suivre, tel le chaland intimidé qui attend son tour dans l’antichambre d’une maison close. Et comme les filles des bordels d’antan, chacune des créatures que nous pouvons suivre sous son parasol pour un discret rendez-vous prodigue sa textuelle gâterie. Dans la première tente, une femme s’égare, soliloquant de platitudes en légèretés, laissant à son public un agaçant sentiment de vacuité, tandis que dans la seconde, une autre nous assène une poignante fable sur le cancer du sein, d’une pesanteur palpable. Dans une troisième, on nous conte la bluette d’un improbable amour tandis que la suivante offre de métaphoriques élucubrations sur l’épilation. L’ensemble est surprenant, iconoclaste, intimiste, mais assez indéfinissable.

Mais quel sens donner à ce projet farfelu qui, en une heure quinze, nous propose de déambuler à notre guise, de parasols en parasols, nous laissant à notre frustration de ne pouvoir les parcourir tous ? Que faire de cette polyphonie, au-delà d’une expérience de la surprise et de l’inattendu ? Soumis à la question, Campos tente la manœuvre d’évasion sempiternelle de l’artiste conceptuel : « La réponse, c’est chaque personne qui doit l’avoir. » Au plus accepte-t-il, sans vouloir orienter notre réception, d’expliquer la genèse du projet : « J’ai demandé à des femmes auteurs de la Réunion de m’écrire un texte en répondant à cette question : qu’est-ce que la femme aujourd’hui ? » À cet égard, l’objectif semble partiellement atteint.

On peut certes penser que certains textes, par la légèreté de leur contenu, sont en soi des manifestes : reconnaitre à la femme le droit à la gratuité du discours, sans nécessairement l’inscrire dans un engagement visant à améliorer sa condition, est une position originale. Après tout, le récit d’une intériorité ne doit pas avoir moins de valeur qu’une parole engagée. « Trop engagé, ça serait pompeux », précise Campos, qui boude la position du missionnaire. Mais il y a une troublante contrariété à créer toutes les conditions d’une étreinte vigoureuse dans la forme, pour s’y refuser ensuite sur le fond au prétexte de la modestie. Dans la mesure où la mise en scène fait le choix d’une esthétique proxénète marchande et donne la parole à des femmes dans un espace de transgression, on était en droit d’attendre des prises de positions plus audacieuses sur ce qu’est la féminité dans une société consumériste.

Une représentation très énigmatique de la féminité

Quoiqu’il en soit, si l’on ressort de cet univers de maison close avec une représentation très énigmatique de la féminité, l’expérience proposée par Campos et ses drôles de dames est à vivre au moins pour deux raisons. D’abord parce que le confinement d’un public réduit enfermé avec une actrice procure un indicible émoi, oscillant entre gêne et fascination, ensuite parce que ce spectacle courageux donne la parole aux femmes sans leur imposer de contrainte, ce qui est, en soi, une belle preuve de modernité.

Zerbinette