Portrait

Eric Raban

Peintre au long cours

Le peintre Eric Raban nous parle en toute intimité de ses longs séjours en Afrique, de sa peinture, de ses envies de films d’animation. Et de sa vie de bourlingue et de créations. Puis il remplit le questionnaire de Proust, non sans l’envie d’atteindre l’exactitude.

Il y a foule, en cette fin de matinée à l’atelier 84. Il faut dire que ce lieu de création, ouvert depuis juin dernier, accueille pour quelques semaines des moines tibétains qui y réalisent un mandala, ouvrage religieux patiemment créé à base de sable coloré.

Au fond, loin de l’agitation, Éric Raban, d’un geste sûr, retend une toile sur son châssis : le soir même, dans l’ouest, une exposition est en effet prévue et les grands formats de ce peintre juste quarantenaire vont partir dans quelques heures à bord d’un camion.

Le bonhomme porte un pantalon de lin et un Tshirt en coton maculé de peinture. Au sol, des dizaines de pots et de couleurs, des papiers, des photos, des esquisses. Les cheveux, qu’il porte un peu longs, sont tirés en arrière, sans doute pour n’entraver ni l’œil ni le geste, si importants dans le travail d’un peintre.

On sent Éric Raban en forme. Il est pieds nus, se balade entre ses travaux, sautille presque. Mais d’un sautillement offensif et viril, puisque le bonhomme frise le mètre quatre-vingt-dix et à des pognes d’artisan. Il faut dire qu’en matière d’artisanat, Raban a fait mille métiers.

Ses pognes, justement, qui, tachées de peinture peuvent paraître rudes, sont en vérité d’une grâce infinie, et celui qui voudrait s’en convaincre n’aurait qu’à regarder quelques-unes de ses sculptures en terre : c’est bluffant de précision et de maîtrise, et surtout d’équilibre. Ce sont des belles pièces, souvent grandes, et on sent en les regardant que Raban est prêt pour faire bientôt du monumental. Il est homme à mater cent kilos d’argile.

Mais d’où vient-il ? Après avoir passé sa jeunesse en région parisienne, il intègre la prestigieuse École Estienne, où il apprend la photogravure et toutes les techniques liées à l’impression. Puis, à l’âge de 21 ans, pour une raison qu’il ignore encore, il fait un virage à 180 degrés. Ce sera Djibouti. 18 mois dans le détachement aéroporté de l’infanterie de marine. Puis retour à la case départ. En région parisienne donc, et pas un rond pour s’en sortir. Sinon des petits larcins. Cinq ans d’errance.

Alors puisque le bonheur ne semble pas accessible en ce milieu des années 90 dans la périphérie parisienne, Éric Raban se casse. En stop. Il traverse l’Espagne, rencontre des gens, roule, roule, roule, et arrive en Mauritanie. Il y fait mille métiers, fabrique des percussions, manque de se marier, forme des malentendants au modelage.

L’Afrique lui plait, c’est un territoire qui lui convient car « tout y est possible ». Surtout, on n’y critique pas les rêveurs. Sa géographie de l’intime se confond alors avec le Burkina Faso, la Guinée, la Gambie, le Sénégal, Bali. Il fait du modelage, toujours plus, travaille la terre ou la pâte à bois, se remet au dessin, qu’il avait laissé tomber depuis Estienne, et expose des portraits et des scènes de vie réalisées au bic sur du papier kraft. L’économie de moyens permet de voir le talent brut.

Peu à peu, durant ces années africaines, il met au point sa technique en essayant d’oublier consciencieusement celles apprises à l’école. Et parallèlement à ce travail solitaire, il continue à multiplier les collaborations artistiques. Il travaille avec une prestigieuse compagnie de danse, joue du didgeridoo et en fabrique à base d’objets de récupération, tape sur des percus ou des calebasses, rencontre des cavaliers-fondeurs. Raban se fait artiste musicien.

Mais un soir, c’est l’estocade. Pays Dogon, 2007. Raban y est depuis plusieurs mois. Tout s’y passe à merveille. Mais par hasard, il marche là où il ne devrait pas. Il l’apprendra peu de temps après : il a, sans le vouloir, profané un lieu sacré. En Afrique, cela n’est pas sans conséquences, et à partir de ce jour-là, tout part en vrille. Une vieille blessure au pied se met à l’handicaper terriblement, une sorte de force très puissante l’épuise, c’est le rapatriement obligatoire.

Direction Bretagne. Il y rencontre des peintres, et parce qu’il faut bien croûter, il y récolte des algues, qu’il vend sur les marchés. Il continue le modelage, les dessins, rêve, en passionné d’art primitif qu’il est, de Polynésie, et quand son amie le quitte, il décolle.

Mais c’est pour une autre île. La Réunion. Travail, rencontres, bouillonnement. Et la création de l’atelier avec son pote Labuse. Et depuis, avec l’acrylique, il invente ses mondes. Au fond d’un atelier, dans le silence des grains de sable tombant sur le mandala.

Texte & Photos : Nicolas Millet

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