Coup de coeur

Catapulte

Petits meurtres entre amis

Oubliez tout ce que vous pensez savoir sur les clowns. Catapulte, la dernière création de la compagnie 21 Circus vient d’éclore. La Fabrik, qui présentait cette pièce pour la première fois le week-end dernier, s’en remet à peine. Et moi toujours pas. Focus sur un spectacle qu’on espère voir programmé dans de nombreuses salles à travers l’île.

Les duos de clowns c’est insupportable. Entre tartes à la crème et claquements de bretelle, on y frémit souvent d’ennui tenace. On y emmène les gosses et les éléphants, avec ce vague espoir, à chaque fois, que le scénario aura évolué. Que peut-être, on rira un peu. Mais ces indéboulonnables de la piste étoilée sont d’une sinistre constance.

Pour Catapulte cependant, l’espoir m’a saisie : "Spectacle conseillé aux enfants à partir de huit ans". Puis quelques lignes plus bas : "Si la pratique de l’art, en soi n’est pas risquée, la fabrication artistique, sans prise de risque, reste de l’art qui fait bonne figure." Traduisons sans langue de bois : cette création s’annonçait d’emblée subtilement subversive. Fieffé mensonge.

En effet, ce que nous ont servi Marie Birot et Olivier Racca samedi soir a dépassé de loin toutes mes espérances névrotiques. Un miracle de perversion, traversé par la folie meurtrière, un rêve de psychopathe, un nectar d’aliénés.

Deux badauds entrent en piste. Avec les oripeaux de la clownerie ordinaire. Nez rouge et chaussures rafistolées. Ils découvrent 4 cartons remplis de vêtements en fond de plateau. Comme des gosses devant un coffre au trésor, ils sont en liesse. Attirés par ces peaux de tissu porteuses d’autres identités, ils s’affublent et se déguisent, franchissant lentement mais sûrement les portes de la schizophrénie. Leurs penchants pervers, dominateurs ou soumis se déploient. La panse bourrée de ces chiffons de fortune entassés sous le paletot, l’une se meut en dictateur cynique, humiliant son compère. Le voilà petit soldat de bois aux ordres d’un irascible tyran. Le spectateur rit, parce que le nez rouge l’y autorise. Protégé par les conventions théâtrales, il se croit tout permis. Pourtant, le jeu dérape.

Après l’humiliation vient la pulsion meurtrière. Happés par la spirale de leurs atroces désirs, nos deux pitres vont trop loin et s’étripent en toute inconscience. La bouffonnerie bascule vers l’immonde tuerie, gestes et bruitages de cartoon à l’appui. Les plus jeunes, que leurs irresponsables géniteurs ont tout de même tenu à emmener, hurlent de rire. Il ne faut jamais sous estimer l’innocence de l’enfance.

Chez les vieux, on hésite, conscients que ce qui se joue là dépasse la pitrerie de comptoir. Devant ce panel déployé des vicissitudes humaines, il est difficile de ne pas grincer des dents.

Pourtant, outrepassant notre malaise, ces deux clowns vont plus loin. Gagnés par la culpabilité, ils entreprennent pour se punir de leur barbarie, de mimer leur suicide, dans une surenchère d’atrocités gestuelles et symboliques aussi sinistres qu’hilarantes. Déchirée entre nature et culture, notre bouche se tord de rire ou d’amertume, tant la frontière de bienséance permise par le jeu théâtral s’amincit.

Nous voilà embarqués dans un crescendo mortuaire complètement immoral où, débarrassés de la pesanteur du jugement, nos instincts éclatent en un chaos joyeux et terrifiant. Marie Birot et Olivier Racca sont les stupéfiants interprètes de nos barbaries inavouées, deux diables merveilleusement portés par le feu sacré d’un enfer où l’habit fait le moine.

La scène finale est absolument géniale. Ce que ces deux clowns obtiennent finalement de leur public est à la fois sublime et terrifiant.

Sombre, drôle, et décapant. À voir d’urgence... dès qu’une salle balancera Catapulte dans sa programmation.

Zerbinette

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