Coup de coeur

Pigment : Natiembé & Mounawar

Polychromie in progress

Il est 15h30, et j’ai rendez-vous au Kabardock pour assister à une répétition du duo Natiembé / Mounawar pour leur concert "Pigment" dont la 1ère aura lieu ce samedi 28/10 au Kabardock.

Si tu es un lecteur assidu de l’Azenda, tu sais que mon pain béni c’est le théâtre, et que j’ai autant de vocabulaire musical pour décrire ce projet qu’un Ribery auquel on demanderait de commenter Balzac.

Ce qui ne m’empêchera pas de t’expliquer pourquoi j’ai adoré.

« Nathalie nous a appelé et nous a dit de venir lundi au Kabardock pour répéter toute la semaine. Avec nos instruments. Et c’est tout. On n’en savait pas plus », m’explique Cyril Faivre, batteur du groupe Lo Griyo, pourtant nullement effrayé par la proposition. Son dalon, Jean-Philippe Georgopoulos, le bassiste de Grèn Sémé ajoute que le projet repose sur la fusion de deux univers. Celui de Natiembé, et celui de Mounawar.

À les écouter, ça flaire presque le duel, chacun ayant eu le choix des armes et des témoins. Du côté de Natiembé donc, Jean-Philippe Georgopoulos à la basse, et Cyril Faivre à la batterie. Chez Mounawar, à la guitare, Daniel Riesser de Ziskakan. En juge arbitre et ingénieur son, Arnaud Le Gall.

Fort bien. Je comprends donc que ces deux fortes têtes de la musique ont décidé de déraciner trois musiciens de leur groupe, pour les propulser dans une expérience de création haute en couleurs : Pigment.

Côté influences musicales, les gaillards n’ont pas complètement accordé leurs violons. Quand je leur demande comment qualifier la musique qu’ils vont jouer samedi soir, on me parle de texture sonore faite de juxtaposition d’influences diverses, entre rock et musique psychédélique des années 70. Mais finalement, trois mots reviennent dans toutes les bouches : Pigment, c’est un concert atmosphérique, aérien, planant.

Parfait. Je n’ignore pas que les musiciens sont des êtres surnaturels à la capacité de travail titanesque. Pourtant, je me pose une question : comment parvenir à tant d’harmonie, en si peu de temps, sans risquer la cacophonie ? À ma rescousse, Daniel Riessel, qui a l’honnêteté d’avouer que la méthode de travail Pigment l’a un peu désarmé les premières heures : « Nathalie et Mounawar sont venus avec leur univers, mais la structure du concert n’est pas faite. Chacun est libre d’intervenir, de modifier le travail de l’autre, de faire ses propositions. Au début, c’est dur. On se connait pas, on vient de se rencontrer. Mais au bout de deux heures, c’est parti. Et finalement, ces deux univers se complètent très bien. Ça m’a fait approcher la guitare différemment. »

Très contente de cette ambiance colonie de vacances, Nathalie, qui passe volontiers son tour quand on lui demande de jouer les divas, propose donc une création démocratique où chaque musicien est amené à sortir de sa zone de confort. Mais dans les faits on s’en doute, Pigments ne s’est pas fait en 7 jours. « Je travaille sur le projet depuis un an. J’avais envie de travailler avec Mounawar parce que c’est un musicien en qui je crois. Ensuite, j’ai laissé mes rêves m’apporter des idées. J’avais envie de faire un concert qui parle des couleurs, et des émotions qu’elles portent avec elles. »

Avec des chansons écrites en créole, en français et en langue imaginaire, Pigment ne s’embarrasse d’aucune barrière thématique ou linguistique. « Spatial kèr Jako », « Bluesuicide », « Safran », ou « Coagulasyon », sont autant de titres qui inscrivent pourtant le répertoire de ce concert dans une forme d’intensité : « Je suis sensible, je me laisse porter par mes peurs. Je suis une artiste habitée par mes histoires personnelles. Si on vient à ce concert, il faut accepter de se laisser porter, et lâcher prise. »

Séduite par ce que j’ai entendu, je n’ai toutefois pas encore compris le rôle des couleurs, dans cette création musicale. Je me tourne donc vers Mounawar. « Je ne sais pas. Moi je rêve en noir et blanc. » me rétorque le talentueux sale gosse, goguenard. Comme j’ai envie de comprendre, j’insiste « Je confonds les couleurs. Je n’arrive pas à mettre une étiquette. Chacun propose un truc, et c’est l’arc en ciel. Moi, je m’adapte. »

Il est des ironies du sort qui ravissent. Qu’un musicien daltonien m’explique les bienfaits de la synesthésie, cette faculté sensorielle qui nous permet d’associer un son à une couleur en fait partie.

Natiembé avait raison, ce qui compte dans Pigment, ce sont les émotions. Qu’importe leur vecteur, couleur ou son, et au diable leur dissociation, elles surgissent, et plongent le public dans une ambiance onirique puissamment alchimique. On se laisse illico porter par ce duo vocal suave et musclé, une rythmique cosmique et des solos habités.

Sur scène, on sent que les artistes se marrent, exultent, et tirent de cette cuisine expérimentale un nectar audacieux. Et c’est diablement savoureux.

Zerbinette