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Poster boys

Pour une expo en marge du festival Rock à la Buse, 30 illustrateurs créent des affiches pour des concerts qui n’ont jamais eu lieu – à moins que…

« Fallait être là pour le voir. » L’anecdote de concert est l’un des socles de la culture du rock. Qui n’a jamais écouté, avec un mélange indécis de mécréance et de jalousie, un vieux barbu grommeler d’une voix de moteur dans sa barbe tabagique qu’il était là par hasard, un soir de l’été 62 au Marquee Club de Londres, quand une bande de petits branleurs a débarqué sur scène pour son premier concert : « On a tout de suite pigé que ces mecs avaient un truc spécial… Les Rolling Stones, gamin, dès le début c’était quand même autre chose. » Entre nostalgie et frime mythomane, ce genre de petite histoire se monnaye depuis 50 ans à tous les bons comptoirs contre une mousse et un peu d’attention.

Le dessinateur Hippolyte a eu l’idée d’en faire une exposition pour fêter les 10 ans de Rock à la Buse, le festival punk qui secoue l’underground rock insulaire. « Le Rock à la Buse a la particularité de proposer chaque année une affiche dessinée par un illustrateur de BD. Quand je suis arrivé à La Réunion, il y a dix ans, j’ai fait la première. On voulait marquer le coup, et j’ai eu l’idée d’inventer des affiches de concerts imaginaires : soit pour des groupes étrangers dans des lieux improbables à La Réunion, soit pour des artistes réunionnais ailleurs dans le monde. Des visuels super efficaces et aussi crédibles que possible sur le plan graphique, si bien qu’on pourrait imaginer qu’ils ont vraiment eu lieu. »

Avec le concours d’un autre cador local du crayon noir, Freddy Fegré, Hippo pitche son plan à différents dessinateurs, en Afrique du Sud, à La Réunion ou en Métropole. Au final, 30 personnes donnent leur accord pour dessiner, en tout, 80 affiches de concert :la tribu du Margouillat avec Téhem, Li-An, Stéphane Bertaud et d’autres, la scène sud-africaine avec l’impressionnant One Horse Town et même quelques gros bonnets métros comme Guillaume Plantevin, qui a bossé notamment pour le New Yorker. Hippolyte : « Ce qui est génial, c’est l’émulation à l’intérieur du collectif. On a réuni tout le monde dans un groupe en ligne où on propose les idées, où on se montre les dessins. T’as des brutasses de Métropole qui donnent leur avis aux petits jeunes du Cri du Margouillat, et ça tire tout le monde vers le haut. Au final on a des trucs terribles : Fela Kuti en live au Vival de Dôs-d’Âne, où tu vois Fela assis devant avec son sax ; Nirvana au théâtre de Saint-Gilles, où on reprend le visuel de Nevermind – « T’en fais pas » – avec le bébé dans l’eau qui essaye d’attraper un billet, et derrière lui une grosse gueule de requin ouverte ; ou un concert de Motörhead où tu vois Lenny Kilmiser en Harley sur la route des tamarins, en train d’écraser des chiens… »

Entre délire narratif et exercice de style reprenant les typos et le graphisme en vogue à l’époque où ces concerts auraient eu lieu, ces affiches créent de toute pièce une mythologie du rock à emporter, puisque chacune des illustrations accrochées en marge du festival dans la grande salle d’expo de la Cité des Arts sera imprimée sur affiche ou sur t-shirt et vendue à 25€, avant d’en faire un livre. Si vous voulez voir les Doors à Mafate ou vous payer le concert mythique de David Bowie au K, vous savez comment ça se passe : faudra y être.

François Gaertner