Coup de coeur

Les possédés

Qu’avez vous fait de ma bonté ?

Prenez douze gosses. Torturés. Insolents. Vomissant la bienséance ordinaire. Bref, douze théâtreux recrutés sur les bancs du conservatoire. Donnez-leur un chef de meute. Un exigeant loufoque, pédagogue infernal de la transgression scénique. Nourrissez leur esprit, leur bouche et leur corps d’une prose empoisonnée par la prêtresse de l’autodestruction. Et assistez à la naissance d’une horde.

Mercredi 22 mars, les élèves de Givran jouaient Liddell au Badamier. J’ai assisté à la représentation. Conclusion : un spectacle effrayant, sublime, et à découvrir !


De l’extérieur, ce projet-là fleurait le sacrifice humain. Les douze apôtres de Givran multipliaient les risques de se brûler les ailes. D’abord parce qu’ils ne pouvaient s’appuyer sur aucun artifice scénique pour étayer leur jeu. Pas de budget mirobolant pour les débutants. Ensuite parce que leur support textuel n’était pas une pièce de théâtre. Il s’agit d’un ensemble de textes en prose d’Angelica Liddell, qu’ils ont du, avec l’aide du comédien, assembler en un spectacle cohérent. Enfin parce que les thématiques abordées par la dramaturge espagnole sont d’une noire intensité. Donc souvent surjouées.

Et pourtant. . . Sur un plateau nu aux airs de salle d’attente, le piano de Schubert égrène ses notes vénéneuses. Tour à tour, chacun fait son entrée, rejoignant sa chaise. La lenteur des arrivées installe un pesant malaise. Lequel s’accroît en raison de la distorsion entre ce que l’on voit, des corps et des visages juvéniles, et ce qui les anime : une flamme obscure et dérangeante. Ils s’installent en silence mais tissent par leur gestuelle un rapport à l’autre hostile, fait de domination ou de rejet, d’ignorance ou d’humiliation. Voilà douze gosses qui l’air de rien, en prenant place sur une chaise, ont déjà posé toute la noirceur de l’humanité.

Lorsque chacun est installé, la dynamique du spectacle se met en place, construite sur une alternance entre prise de parole individuelle ou en duo, donc mise en bouche d’un texte de Liddell, et tableaux collectifs dansés ou mimés. À la fin du premier quart d’heure, toutes les limites de la bienséance sont déjà copieusement franchies.

D’aucuns offrent en pâture leur nudité, comme un acte d’engagement total et absolu. D’autres se font porteurs d’abjection, et deviennent les messagers ardents de la nécrophilie, du viol, du cannibalisme. Chaque prise de parole nous fige et horrifie autant qu’elle fascine. D’abord parce que ces gosses font de nous de pleutres voyeurs, mais surtout parce qu’ils assument avec un stupéfiant courage l’impudeur que nous fuyons.

Les mots les plus abjectes de la prose de Liddell sont proférés sans pathos, créant un saisissant contraste entre leur fragilité juvénile et les pulsions séculaires qui habitent notre inconscient.

On peut bien sûr se demander à quoi sert un tel déballage de nos plus insoutenables travers. La réponse est sans doute suggérée dans la mise en scène, qui montre, au delà de nos monstruosités ordinaires notre incapacité à vivre sans l’autre. Dans un ballet sordide fait d’attraction et de répulsion, ces gosses incarnent le besoin d’aimer. Sans cesse ils se rejoignent en quête d’une impossible fusion. Et redessinent sans fard une condition humaine que nous tentons d’oublier. La leçon est violente, mais mémorable.

À revoir le vendredi 14 avril, à 20h, au théâtre Vladimir Canter. Spectacle gratuit.
Et le samedi 29 avril à 17h, au théâtre Les Bambous.