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Qu’est-ce que tu fais pour les vacances ?

Entretien avec l’extraterrestre inventeur de l’ultrascore.

Il a bossé avec Phoenix et mis les mains dans le prochain disque de Frank Ocean, il a composé des dizaines de musiques de films – d’horreur entre autres. Il a longtemps fait l’artisan pour les autres, et puis un jour il a trouvé un truc rien qu’à lui, un concept, et il en a fait un art à part. C’était en 2005. « J’étais en résidence à Los Angeles, j’avais du temps devant moi. Youtube est apparu et j’ai commencé à regarder des vidéos, et j’ai réalisé que des tonnes et des tonnes d’images étaient disponibles, partout dans le monde. J’ai commencé à en choisir quelques unes pour les harmoniser. C’est-à-dire à extraire des notes de ce que disent les gens, à les jouer au clavier, à en tirer des boucles et à travailler la matière audio des films pour en faire de la musique. Comme j’aime bien nommer les choses que je fais pour leur donner un sens, j’ai inventé un néologisme : l’ultrascore. Le score, en anglais, c’est le mot qu’on utilise pour parler de la musique d’un film. Et ultra, c’est l’idée de faire quelque chose de très objectif, la musique de film ultime. La plupart du temps au cinéma, les réalisateurs te demandent de travailler le hors-champ. La musique doit faire vivre tout ce qui n’est pas à l’écran, la vie intérieure des personnages, une menace qui pèse, ce genre de truc. Moi je pars de l’image, de choses très concrètes, très vraies. »

Son idée débouche en 2009 sur un premier documentaire, Nola Chérie, réalisé à la Nouvelle Orléans (dispo en replay juqu’au 31 mars sur le site CultureBox de France TV). Chassol applique son procédé aux images brutes filmées dans la rue et retravaillées. Une création sonore où les notes chaudes d’un Fender Rhodes et les compositions reprenant des éléments audios du tournage remplacent la traditionnelle voix off, évacuée d’un dispositif où le langage n’a pas sa place. « Le langage transforme toujours les choses, prévient-il. J’aime que les choses soient les plus vraies et les moins abstraites possibles, il n’y a aucune mise en scène lors du tournage. Après, je les tords, je rentre dans l’irréalité en studio. C’est difficile à synthétiser rapidement, mais tout est à la fois vrai et faux en même temps. » Depuis, d’autres destinations sont venues s’ajouter aux USA pour donner naissance à trois disques et former un répertoire atypique, celui d’un touriste qui promène son oreille absolue de rencontre en destination, géographique ou esthétique. Musique savante, jazz, pop… on passe de l’expérimental à la new soul, des phrases volées aux nappes rêveuses, on entre dans un kaléidoscope d’images mentales et réelles, de sensations étranges. Pour décrire ce monde en soi, des mots circulent beaucoup dans la presse : novateur, génie, créolisation.

Ça fait marrer Chassol, dont la conversation vive flirte toujours un peu avec la blague : « Je sais pas. Une chose que je crois, qui me paraît être un peu sûre, c’est cette histoire de poussière d’étoile. On vit sur une grosse boule de poussière, et on est tous reliés d’une façon ou d’une autre. Donc quand t’es musicien, t’as ce fantasme mégalo d’une musique totale où tout serait contenu et mélangé. C’est un peu risible ce truc absolu. Mais à mon échelle, j’aime bien les images, et j’aime bien la musique, et dans la musique j’aime beaucoup de choses différentes, donc il y a forcément une recherche de la fusion absolue entre tout ça. Cette idée de mélange est fondamentale dans la musique. Même les grands innovateurs du 20e Siècle comme Stravinski travaillaient à partir de choses existantes. Quand tu regardes bien, personne ne compose, tout le monde arrange. »

Sur ses deux derniers albums, Indiamore et Big Sun, Chassol a arrangé l’Inde et la Martinique. À chaque fois, le procédé est le même que pour Nola Chérie : un tournage avec une caméra et un ingé son, des heures de rush à décortiquer pour trouver quelque chose qui accroche l’oreille, pour étirer les images au piano et construire des morceaux qui racontent à leur manière la réalité vécue sur place par le musicien. En live, le film est projeté, Chassol est de profil derrière son clavier et quelques machines, face à son batteur : « Il y a trois personnages sur scène : l’image, au centre et au ras du sol, et deux musiciens. On diffuse le film en ayant enlevé la batterie et pas mal de claviers. Même si c’est très écrit, on conserve la liberté de faire bouger certaines choses. » Parmi ces choses, il y a les fesses. Si Chassol arrive couvert du vernis intello avant-garde dont le badigeonne depuis quatre ans une presse en extase, et s’il est vrai que son concept d’ultrascore a quelque chose de dissuasif pour les amateurs de concert qui veulent juste secouer leur moustache de bière au son d’un bon vieux groupe (je suis le premier à lever la main), il faut préciser la raison souvent tue pour laquelle ce garçon épate : c’est qu’il parvient à faire danser son OVNI.

Chants d’oiseaux, langues de rue, bouts d’orchestres, dérapages jazz, musique concrète et citations savantes : tout s’envole et tout grimpe dans un groove chaud et confortable comme l’intérieur cuir d’un train express en première classe. Indiamore, au Grand Marché, vous balade de Bénarès à Calcutta à la rencontre de musiciens indiens ; Big Sun, au K, vous embarque pour un carnaval martiniquais, à la chasse aux piafs ou au marché forain. Quelle que soit votre destination, partez sans bagage : laissez à la maison ce que vous croyez savoir de la musique, de ce que vous en espérez, avancez sans feuille de route. Comme l’annonçait le bon Dr Emmet Brown à Marty McFly à la fin de Retour vers le Futur : « Là où nous allons, nous n’avons pas besoin de route ! »