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Quel sens sans z ?

Dans une cité pourrie laissée à l’abandon, vit une fille seule et mystérieuse. Jaz, c’est son nom, est « belle comme un lotus ». L’histoire n’est pas un conte de fée : la belle est violée. De la douleur et de l’indicible, le cheminement progresse vers la révolte et la résilience.

" Un couteau entre les cuisses ne peut être rassurant pour personne "

Au départ, la femme interprétée par Ludmilla Dabo explique que malgré ce qu’on pourrait croire, elle n’est pas Jaz. Pourtant, elle va révéler faits et émotions comme si elle les avait vécus, de la rencontre avec le violeur à la fin de l’histoire.

Cette pièce, pour ce que j’en ai vu, n’est pas anodine. Elle livre sans concession le récit d’un viol par celle qui pourrait bien se révéler comme la victime elle-même. Solitude, identité en souffrance, quartier délabré… Rien ne semble tenir dans cette vie.

Il faut se préparer à plonger dans le trauma, à suivre cette femme à travers la douleur, la honte, la culpabilité. Pas de pudique mouchoir brodé à mettre dessus : c’est une mise à nu, dans tous les sens du terme. Une mise à vif, même. S’en ressentiront des instants de malaise, d’asphyxie peut-être, mais dont la traversée semble cependant nécessaire dans le processus entamé par et avec le personnage.

« Jaz » bouscule les tripes de par la violence de son histoire, sa mise en scène, son alliance émotive avec la musique, mais aussi et surtout par la force du texte. Son écriture est déroutante : charnelle, viscérale, parfois abrupte, conçue dans la violence immédiate que peut avoir l’oralité. Elle est musicale aussi : poétique, rythmée, syncopée, même.

Cette poésie et cette musicalité de la langue se posent en contre-point de la violence des faits rapportés. L’effet bouleversant en est amplifié, tout en évitant l’écueil de l’agressivité. « Jaz » se garde de jeter à la figure du spectateur toute la brutalité crue à laquelle on pourrait s’attendre, du moment où il est question de viol.

Théâtre musical

Il s’agit de « théâtre musical » : le texte est entrecoupé de moments musicaux qui s’inscrivent dans la continuité de la voix parlée. L’ambiance jazzy apportée par le Mister Jazz Band (4 musiciens) participe à créer une atmosphère de Music-Hall. La comédienne Ludmilla Dabo est aussi chanteuse : cette histoire, elle l’interprète donc également en chanson.

J’espère de tout cœur, pour ne pas avoir pu en juger par mes propres oreilles, que cette idée ne fera pas virer l’affaire en une de ces comédies (terme tellement éloigné du genre ici présenté)… de ces comédies musicales redondantes, disais-je… vous savez, comme dans ce sketch, où les chansons reprennent de façon un peu absurde ce qui vient juste d’être dit. Nous verrons cela.

" Je me considère sincèrement comme un jazzman. C’est mon rêve absolu " (K. Kwahulé)

Koffi Kwahulé est un dramaturge et un romancier Ivoirien largement reconnu et primé pour l’ensemble de ses écrits. Il produit ses textes d’un seul jet, les traces étant ensuite volontairement effacées. Dès lors, « reste, à celui qui tente de sonder la structure complexe de ses pièces, la tâche de formuler quelques hypothèses sur une œuvre en mouvement perpétuel ». Son théâtre est constamment influencé par le jazz. Ce rapport dépasse largement la simple thématique. Avec Jaz, c’est on ne peut plus clair. L’unique personnage porte son nom, tronqué d’un « z ».

Pourquoi cela ? L’auteur explique. « L’absence du Z signifie l’amputation irrémédiable que l’on ressent après l’expérience traumatique du viol. Violer, c’est amputer profondément et durablement. C’est aussi le vertige de se retrouver au bord du précipice que laisse à jamais en soi l’éboulement soudain de son identité. Enfin, l’absence du Z montre, au sens photographique du terme, le manque, l’absence dans laquelle s’enracine le jazz. Car malgré cette différence entre mon écriture et le jazz, JAZ nous plonge bel et bien au coeur du jazz ». (NDLR : Et moi je n’aurai jamais retranscrit ce mot autant de fois en si peu de lignes, j’espère que vous êtes encore là).

Ce « z » manquant est aussi un signe de refus d’un destin lié à ce viol. En le supprimant, elle réussit à changer la fatalité, se révolte et décide de se prendre en main pour rebondir et se relever.

Le thème est grave, la pièce bouleverse. L’écriture de Koffi Kwahulé « ne colmate pas les brèches, elle les explore, les explose en sensations brutes ». Il y a du militantisme dans cette œuvre, de même qu’un cheminement intérieur dignement et finement rendu dans sa complexité. C’est l’expression d’un état de l’humain face au traumatisme, de cet étrange processus qui le mène à s’en libérer et aller au-delà.

Lalou


  • JAZ - Cie La Camara Obscura
  • Samedi 21 avril 20h | Le Tampon | Luc Donat | 18-26€
  • Jeudi 26 avril 19h | Vendredi 27 avril 20h | St Denis | Théâtre du Grand Marché | 6-25€