Interview

Radio Elvis : l’interview complète à 99%

Poésie, mode, flatulences, fringues et voyages. L’interview de Radio Elvis servie sur un plateau.

Entretien avec Pierre Guénard (chant et guitare), Manu Ralambo (basse) et une intervention de Colin Russeil (batterie)

Poésie et mouvements artistiques

Rockeur poétique, est-ce une caractéristique propre à Radio Elvis ?

Pierre : Non, je pense pas que ce soit propre à Radio Elvis. Le texte est important mais la musique aussi est poétique. On s’inscrit dans une lignée comme les Doors, Noir Désir ou le Marquis de Sade. On essaye d’être dans le symbolisme plutôt que dans le factuel. On n’est pas les seuls à le faire non plus. On n’est peut-être pas nombreux de notre génération à faire du symbolisme. Les groupes qui nous entourent sont peut-être un peu plus punk dans l’écriture. Une écriture beaucoup plus minimaliste, beaucoup plus hachée, avec une poésie un peu plus du réel ce qui n’est pas notre cas. D’autres groupes qui mettent des textes en avant, de manière un peu plus baroque, plus romantique. Et nous on se situe vraiment dans un truc plus symboliste.

On parle de surréalisme avec Bashung.

Pierre : Pas tellement de surréalisme, en fait. Feu Chatterton ! est plus dans le surréalisme que nous au final. La Femme aussi. C’est même plus du dadaïsme pour La Femme.

Justement, avec ces groupes on vous a découverts sur la même période. Vous sentez que vous avez bénéficié d’un phénomène de mode ?

Pierre : Je pense qu’on a bénéficié de notre musique, surtout. Après, on arrive à un moment où, effectivement, il y a peut-être un regain mais j’ai l’impression que ça a toujours existé les groupes qui chantent en français et qui font de la musique avec des influences anglo-saxonnes. Après, est-ce que ce n’est pas une lumière qui est mise dessus par moment et qui est déplacée sur des groupes qui chantent plus en anglais.

C’est plus médiatique, en fait…

Pierre : Ouais, c’est une tendance et ça revient tous les cinq/dix ans.

Manu : Peut-être qu’on est dedans, et tant mieux d’ailleurs.

Voyages fantasmés, voyages concrets

On vous parle souvent voyages en interview, et j’ai pu lire que c’était plus métaphorique, que ça s’inspirait plus de la littérature que de voyages effectifs. Maintenant que vous êtes à plus de cent concerts, vous êtes confrontés au voyage au quotidien…

Manu : On est en plein dedans.

Est-ce que ce voyage alimente ou est-il très différent de ces voyages littéraires ?

Pierre : Forcément, il nous alimente. En plus on ne joue jamais de la même manière quand on n’est pas chez soi. Pour les textes, forcément, parce qu’avec des paysages comme ceux qu’on a découvert aujourd’hui, ça évoque forcément d’autres mots. Ne serait-ce que le nom des oiseaux qu’on voit ici qui ne sont pas les mêmes que chez nous. Ça apporte de l’exotisme donc ça amène l’idée ailleurs. Justement, il y a le voyage introspectif d’un côté, mais l’exotisme c’est pas que les palmiers, même l’île peut être exotique à sa manière. Donc, ouais, le voyage terrestre amène au voyage de l’esprit. Tout est lié.

Et il vaut le coup, après avoir été aussi fantasmé, le voyage terrestre ?

Pierre : Comme dirait Manu, la plupart du temps c’est du transport et pas du voyage. En tout cas quand on reste en France. Mais là ça fait quelque temps qu’on bouge à l’étranger.

Manu : En fait, on se rend compte que selon les endroits du monde, la manière de recevoir la musique n’est pas la même. De ce côté-là, c’est vraiment enrichissant puisque faire de la musique et des textes, c’est un langage et que ce soit compris de manière différente à chaque fois, ça rend la chose plus universelle. Du coup, j’ai hâte de voir comment se passeront les concerts à La Réunion, même si c’est français, c’est une autre manière, une autre musique…

Vous avez tourné même hors francophonie, est-ce que vous adaptez vos sets en fonction des destinations ?

Manu : Non, pas tellement. On change même plus quand on est en France. On réfléchit toujours à la setlist n’importe quand.

Pierre : En France, il y a le texte qui est compris et on a un public qui nous suit plus en France qu’à New York, forcément. On s’est rendus compte en jouant à Bilbao que les gens pouvaient aimer notre musique même s’ils ne comprenaient pas les textes. Et ça nous a fait beaucoup de bien parce qu’on a envie d’être considérés comme un groupe sans nationalité, comme on peut apprécier d’écouter un groupe en anglais sans forcément comprendre les paroles. On espère que notre musique est assez forte pour pouvoir parler aux gens.

Littérature, cinéma et conneries

D’ailleurs, vous craignez d’être catalogués trop littéraire, ce qui peut refroidir un certain public.

Pierre : C’est même pas refroidir un public. C’est juste qu’il faut pas que ce soit trop pompeux. Je vais répondre pour les textes parce que je les écris mais je ne lis pas plus que la moyenne. C’est simplement que, quand je lis, ça déclenche l’écriture. Forcément l’écriture est empreinte de ce que j’ai pu lire. Après, je lis pas quatre chapitres de Balzac et deux de Victor Hugo avant de me coucher tous les soirs. Par contre, j’essaie d’en faire quelque chose, je le retranscris à ma manière.

Effectivement, il y a des moments très esthétiques et recherchés et d’autres plus amusants comme « Ivre de canopée/Un toucan a bondi/Coco à l’horizon », limite en contrepied dérisoire de cette grandeur qui se dégage des textes.

Pierre : C’est pas tant de l’ordre de la littérature, c’est quasiment du cinéma, c’est du détail. Même dans la musique on sent l’importance de donner une dimension cinématographique aux titres. Que ce soit quasiment un film qu’on raconte, que ce soit plus un scénario qu’un poème en soi. Et puis par moment, c’est une écriture beaucoup plus dans la syntaxe et le travail des mots. Après, je ne me focalise jamais sur les rimes, je me fixe plutôt sur le rythme et le son des mots. Les rimes A-A-B-B ou A-B-A-B ça ne m’intéresse pas trop. Il y en a qui le font très bien mais moi, j’arrive pas.

Est-ce que la poésie, la métaphore et ce côté chiadé permet de raconter des conneries ? Ma lecture de La Route, par exemple, c’est qu’il s’agit clairement d’un hymne au transit intestinal où tu te retiens quand la demoiselle est là et tu peux te lâcher quand elle repart.

Pierre : (rire) Tu dis ça pour le « Contenir les vents » et « Lâcher les vents » ? J’étais très traumatisé par cette phrase. Pour moi, lâcher les vents c’était une jolie métaphore, au début on contrôle la nature et après on se laisse aller et on laisse aller les vents. J’ai pas du tout mis de second degré dedans mais notre manager a tout de suite vu ça. Du coup, pendant deux-trois mois je ne pensais qu’à ça quand je chantais et j’ai failli changer cette phrase. Après, je me suis dit : « Merde, je la garde.  » Mais non, pas du tout, pour le coup il y a plein de groupes qui racontent des conneries et l’enrobent, moi je suis plutôt premier degré à chaque fois. Il y a un second degré qui s’en dégage après et j’aime bien brouiller les pistes mais ça reste assez factuel. Des fois, il y a des mots tabous que je n’ai pas envie de dire, je cherche des formules pour pouvoir évoquer ce mot sans le dire.

Tabous car trop utilisés ?

Pierre : Je pense que c’est un travail sur les prochains albums, d’accepter aussi que ces mots comme « mort » et « cœur » peuvent être employés. Ils sont très galvaudés maintenant et c’est dommage parce que ce sont des mots importants, et de jolis mots. Mais pendant longtemps, j’ai évité de les dire parce que j’avais du mal à les assumer. C’est un peu stupide en fait.

Ça fait distinction un peu artificielle s’ils peuvent bien s’intégrer dans une phrase.

Pierre : Ouais, parfois les lieux communs c’est pas grave si c’est sincère.

En termes de lieux communs, je pense à Damien Saez…

Pierre : Il est fort en lieux communs.

Mais toujours plutôt sincère dans sa démarche. Il arrivera à décliner la même rime dans plusieurs chansons en restant sincère.

Pierre : Moi, c’est parce qu’il y a des chanteurs comme ça que je n’ai pas envie de le faire. C’est pas un truc que j’aime.

Identité et fripes

C’est aussi un moyen de façonner l’identité Radio Elvis autour de ça.

Pierre : Pas forcément. Je me dis qu’on peut essayer de dire les choses autrement. Mais c’est pareil pour la musique au final. Des fois on n’a pas envie de mettre un pied sur tous les temps parce que c’est très fédérateur mais est-ce qu’on ne peut pas trouver un moyen un peu plus subtil, un peu plus recherché sans vouloir être pompeux dans la technique ou dans les mathématiques. C’est plus intéressant d’essayer de voir ailleurs parce que sinon on fait tous la même chose au bout d’un moment. Et c’est drôle aussi de trouver des moyens détournés. C’est un moyen d’apprendre la musique, en cherchant. Des fois c’est foireux parce que c’est trop cérébral et qu’un bon pied sur tous les temps n’aurait pas fait de mal.

Concernant votre identité, sur scène vous portez vos marinières comme sur la pochette des Conquêtes ? Vos fringues participent à votre image ?

Pierre : On fait gaffe à ce qu’on met sur scène mais on n’est pas non plus costumés. Après ça change, on essaye de pas être tout le temps pareil.

Manu : Ce qu’on porte, c’est assez simple mais ça reste travaillé. On n’est pas dans l’ostentatoire mais…

Vous n’allez pas avoir une phrase grivoise sur le t-shirt ou le nom d’un autre groupe…

Pierre : Les t-shirts de noms de groupe, Manu en met.

Manu : Mais c’est pas hyper voyant non plus. Il n’y a pas marqué « Noir Désir » en gros.

Pierre : Faut d’abord que le t-shirt soit beau mais après on met pas de « motherfucker » ou «  Sauvez un arbre, mangez un castor. »

Alors que ce serait punchy.

Pierre : Ouais, non, ce serait pas tellement le propos. (rire) Mais pour revenir là-dessus, on fait plutôt gaffe. Pendant longtemps on a été soutenus par Eddy Slimane qui était chez Yves Saint-Laurent. On s’est vachement inspirés de ça. La manière dont on se présente sur scène, c’est une partie assez importante d’un concert.

Les concerts et le public

Du coup, vos concerts ressemblent à quoi ? Quand on écoute votre musique, on a l’impression de quelque chose d’intimiste, limite introspectif…

Manu : On se fait plaisir à avoir une large gamme. Des moments intimistes, il y en a, des moments où en envoie le bousin aussi. Parce que ça vient des musiques qu’on écoute. On tient à cette dynamique en musique. C’est un voyage aussi d’embarquer les gens avec nous.

Ce goût pour les images cinématographiques, c’est dû à une culture cinéma que vous revendiquez ?

Pierre : Pas plus que la moyenne. Quand on s’intéresse à un art en particulier, le reste ne peut pas nous laisser indifférent. On fait gaffe quand on écoute de la musique. On essaie de repérer ce qui nous plaît dans le titre, la manière dont ça a été composé, les originalités qu’il peut y avoir. On essaie de voir un film comme on voit un concert, avec un esprit analytique aussi, on se laisse aller mais quand on ressort, on y réfléchit, on essaye d’en tirer des choses. On n’y va pas par pur divertissement passif, je pense que c’est bien de rester actif quand on va voir ou qu’on écoute des choses.

C’est ce que vous demandez à votre public, d’être actif et d’avoir un rapport quasi analytique à vos chansons ?

Pierre : Analytique, je sais pas, mais déjà qu’ils se fassent une opinion sur ce qu’on fait, en bien ou en mal. Puis on les pousse un peu à être actifs, ils ont pas tellement le choix parce que les textes ne sont pas très clairs. Avec la musique, on aime bien le côté fédérateur qui va les chercher. Après, l’interprétation c’est à eux de l’avoir. Nous on est là pour donner le titre tel qu’on le sent en concert, ce sera pas la même chose à chaque fois et à eux de se débrouiller avec ça. Nous on fait une proposition.

Éléments, contemplation et destin

Je vois votre musique comme une sorte de fleuve qui embarque et je me rends compte que votre album est très aquatique. Il parle de mer, de fleuve, c’est surtout du voyage de marin plus que terrestre.

Pierre : Je ne sais pas si on a tous un rapport à l’eau particulier mais la symbolique de l’eau est déjà très introspective et permet de brouiller les pistes, ça peut être une histoire d’amour, ça peut être plein de choses. Est-ce que c’est une histoire d’amour avec une personne ? Est-ce que c’est une histoire d’amour avec soi-même ? L’eau, c’est aussi le symbole de la femme et quand on est face à la mer, c’est quand même quelque chose de fort. Mon écriture a vraiment pris racine en Bretagne. La mer m’a provoqué quelque chose de fort dans l’appel que ça sous-entend. Puis il y a le fantasme de se retrouver au milieu des eaux, comment on se sent quand on est au milieu des eaux sans voir la terre. Et toute la métaphore qu’on peut en tirer sur la vie en général. Ça permet de dire plein de choses très intimes avec beaucoup de pudeur. Mais il n’y a pas que l’eau, il y a aussi la terre, le feu, et les grands espaces en général. Même, là, au lagon, si on décrit la scène de manière très factuelle, rien que la description peut être une métaphore de ton état d’esprit.

C’est une projection de soi.

Pierre : C’est une projection de soi, le paysage se projette en nous et on se projette dans le paysage. C’est un peu le cas de toute nos chansons.

Vous allez avoir le temps de visiter La Réunion, d’ailleurs ?

Pierre : Un peu. On va surtout y tourner un clip au moment de l’éclipse.

Manu : Ça tourne autour du changement de lumière. Le titre, on lui dit ?

Pierre : Non, on attend.

Manu : Bon, d’accord, on attend. Mais voilà, en gros c’est ça.

Sur un titre qui est déjà sur l’album ?

Pierre : Ouais, c’est un clip qu’on veut sortir en septembre. Sur un titre qui est assez important pour nous, en plus on venait à La Réunion, la personne qu’on a choisie pour réaliser le clip a toujours rêvé de tourner à La Réunion. Et on a appris qu’il y avait une éclipse solaire au moment où on y était. Et la chanson pourrait parler de ce genre d’événement assez important. Et la métaphore de l’éclipse solaire est très symbolique.

On peut limite parler de destin.

Pierre : Ouais, il y avait un truc d’assez évident. On s’est dit : « C’est génial, il faut y aller. » Notre label nous a suivi dessus donc c’est super. On bosse avec des gens de Paris et des gens d’ici.

Et du coup, vous allez pouvoir visiter l’île ?

Manu : Ouais, demain on va voir une cascade, on devrait aller au Maïdo, on devrait aussi avoir le temps de visiter avant de monter dans l’avion dimanche soir.

C’est vraiment du voyage express. Les quelques jours que vous passez en tournée vous laissent le temps de s’alimenter d’un endroit ?

Pierre : Parfois une heure suffit.

Colin : Justement, c’est génial parce qu’on n’a pas vraiment le choix. Ça permet de faire des choses qu’on n’aurait jamais fait si on était venus en vacances, comme par exemple te parler.

Pierre : C’est pas tellement une question de durée. On a fait deux séjours à Los Angeles, je me souviens : en deux jours j’ai eu autant de révélations qu’en une semaine quand on y était retournés. Souvent, c’est le paysage qui t’apporte des choses. C’est être dans le présent. C’est une histoire de disponibilité.

[Là-dessus, l’interview embraye sur une conversation autour du voyage et s’achève sur une proposition de verre post-concert.

tl ;dr : Radio Elvis, c’est bon mangez-en. ]

Interview d’Antoine d’Audigier-Empereur