Discothèque

Ré-Animator

Avec Identité, le saxophoniste Gaël Horellou rebranche les fusions maloya-jazz sur la prise de terre, et défibrille un genre comateux.

Firmin Viry et Ornette Coleman sont dans un bateau. Et ça tombe à pic. Alors que le jazz réunionnais n’en finit plus de somnoler dans les démonstrations de brio technique et la récitation de grooves tropicaux onctueux jusqu’à l’écœurement, un capitaine normand débarque à la tête d’un sextet créole et flanque une bonne essée à tout le monde avec un impact-disque enregistré en live au centre culturel Lucet Langenier. Qui aurait cru qu’un jour, la Plaine des Palmistes deviendrait un point chaud du jazz ?

C’est l’effet Horellou. Après avoir été l’un des principaux expérimentateurs des mélanges électro-jazz, le saxophoniste revient depuis quelques années aux musiques acoustiques, mais il n’a pas renoncé à l’envie de faire bouger les lignes. Entamé en résidence à Léspas il y a deux ans et poursuivi entre Le Séchoir et le Grand Marché, le projet Identité rassemble quelques uns des meilleurs musiciens locaux – Nicolas Beaulieu, Vincent Philéas, Emmanuel Félicité, Jérôme Calciné – et un pianiste frenchy. Trois percussionnistes, un sax, une guitare et un orgue : équipage mélodique minimal monté sur une rythmique de kabar, et balance la sauce ! Pas d’enjolivures mais un son roots capiteux qui prend des tanins blues, afro, ou qui se paye des allures de BO de poursuite en voiture dans un film Blaxploitation avec pédale wawa et riffs funky avant de finir en ronde séga sur le morceau titre, Identité.

Identité

Bien qu’achevé et mixé, le disque enregistré lors des derniers concerts du groupe à La Réunion ne paraîtra qu’en mars 2017. Des tournées sont prévues en France à partir du printemps, puis le projet reviendra ensuite tourner à La Réunion.

Une identité à chercher quelque part entre un toit de case en tôle ondulé et la brique rouge de Brooklyn, où le Roi dans les bois drague la Lonely Woman d’Ornette Coleman tandis que le Nature Boy rendu célèbre par Nat King Cole s’alanguit sur un roulèr au ralenti en regardant Marie Moussassa courir pieds nus. Voilà longtemps qu’on n’avait pas entendu le jazz créole aussi incisif et sûr de ses racines. De quoi nourrir l’envie de discuter avec Horellou, de passage avec dans ses bagages ce pre-release qui devrait faire du bruit à sa sortie, en mars 2017.

Comment est né le projet Identité ?

J’ai découvert La Réunion il y a cinq ans, et j’ai pris une bonne claque en découvrant la puissance de la culture musicale ici. Avec le maloya ou le séga, il y a vraiment une tradition vivante, avec des jeunes qui bossent, qui prennent la relève, des anciens toujours très actifs. Ça m’a vachement ému. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose de très spécial dans le rythme, une africanité permanente qui m’a fait penser au jazz traditionnel. Tout le monde ne l’entend peut-être pas comme moi, mais je trouve que le rythme ici tourne comme dans le jazz, c’est juste qu’on met pas l’accent au même endroit. Lors de mon séjour, j’ai rencontré Nicolas Beaulieu, et je lui ai parlé de mon envie de faire quelque chose à partir de ça.

Ce qui est frappant, c’est que vous avez ignoré complètement la culture jazz locale, très marquée par les sons de synthé et les grooves du jazz-fusion, pour aller droit à l’essentiel : une base maloya, et du pur jazz dessus.

Je n’ai pas voulu reprendre les formules du jazz tropical, mais plutôt essayer de demandes aux musiciens de jouer du jazz, tu auras tout de suite une couleur jazz-fusion, et ça me fait pas vibrer. Je préfère de loin le jazz traditionnel. Plus on remonte dans le temps, dans les années 30, 40 et 50 aux États-Unis, et plus on est dans la danse. C’est direct et viscéral. À partir des années 70 et 80, avec le jazz tropical, t’es plus dans l’idée de construire un truc rond, un groove sur lequel tu vas poser des prouesses techniques. C’est un peu pour ça d’ailleurs que j’ai choisi un orgue pour faire la basse et pas une basse électrique : pour aller tout de suite vers une épure et pas des grooves complexes. La volonté au départ, c’était d’utiliser une rythmique tradi, que les percussionnistes puissent vraiment utiliser leur langage traditionnel, et que nous, on ramène notre langage de musiciens de jazz. Je trouve que c’est presque une musique originale, avec des points de correspondance inédits. Dans les cadences, on est par moments proche de la musique classique européenne, avec l’orgue notamment.

Voilà donc un zorèy qui débarque à La Réunion, qui enregistre un disque à rebours de la culture jazz en place, et qui l’appelle Identité. C’est pas un peu gonflé ?

Bann gayar

Autre projet alléchant en préparation : la collaboration du maloyèr Zanmari Baré et deux de ses musiciens avec quatre jazzmen français au sein du groupe Bann Gayar. Le groupe a déjà fait quelques concerts en France et notamment au Périscope de Lyon, où certains morceaux ont été captés et sont disponibles sur le Soundloud de Carton Records. Une reprise extraterrestre de Banm Kalou Bang et Milagro, chanson originale de Zanmari qui sent bon la claque en concert.
Ce titre, c’est pas juste dans le sens de l’identité créole. C’est une question universelle. Bien sûr, le groupe est composé de musiciens créoles, parfois issus de familles de musiciens. Certains d’entre eux se sont assis sur un rouleur avant cinq ans. Ils ont cette identité très puissante. Et puis moi, au milieu, qui me pose la question de la mienne. Je serai jamais Créole, et je serai jamais un noir américain non plus : je suis né en Normandie, j’ai jamais grandi avec le jazz, j’ai dû aller le chercher. Est-ce que je peux dire que je suis vraiment un musicien de jazz ? J’aime aussi l’électro, la musique classique européenne…

Au-delà de la dimension individuelle, ce disque a un propos assez fort. Il apporte des réponses à des questions d’ensemble comme, par exemple : comment fait-on du jazz à partir de ses racines ?

Je dirais plutôt que c’est un hommage à la musique réunionnaise. T’as une vraie magie de la musique ici, quand t’écoutes des mecs qui bossent dans des formations maloya : ils ont un son de groupe, ils sont pas en train de montrer qu’ils sont plus forts aux percus que le copain, ils sont en train de jouer ensemble. C’est magique. Il y a une transmission, une culture que tu sens vibrer. Je suis pas en train de dire qu’il faut être traditionaliste. Il faut se connecter au monde qui nous entoure, regarder où est la modernité, mais aussi préserver les savoirs-faire. Et c’est ce qui se passe ici, même avec le séga et l’accordéon lontan. Tu vois des jeunes qui reprennent le flambeau, et là je dis YES ! En Métropole, à part peut-être en Bretagne ou dans certaines régions du sud, ça n’existe pas. Alors que l’humanité, elle est là, ça va beaucoup plus loin que la machine à produire des concerts et des musiciens.

Au jeu des correspondances et des références, on peut toujours s’amuser à citer des centaines de noms, et ce sera toujours à la fois vrai et faux. Mais dans certains passages du disque, j’ai pensé à un saxophoniste américain que j’aime beaucoup, qui s’appelle Abraham Burton

C’est dingue que tu dises ça. C’est un pote ! Pas grand monde ne le connaît, mais pour moi, c’est le seul saxophoniste afro-américain d’aujourd’hui, quand je l’écoute, j’éprouve les mêmes sensations que quand j’écoute Coleman, Coltrane, Charlie Parker, et tous les musiciens du jazz traditionnel. Je retrouve toute la culture afro-américaine liée au blues, à l’esprit de communauté, à la transmission des savoirs. J’ai fait un disque avec lui il y a deux ans, Legacy, et une tournée. Tu m’aurais demandé mes influences, je t’aurais dit Parker ou Coltrane, mais si tu entends Abraham Burton quand tu écoutes Identité, alors je peux pas être plus heureux !

François Gaertner