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Refuges lointains

Où ta Zerbinette rencontre Myriam Kissel, Professeure à l’Université de la Réunion et romancière, pour découvrir Refuges lointains, son dernier opus aussi dérangeant qu’audacieux.

« Ah oui, je vous préviens, ce livre est horrible ! » a cru bon d’ajouter Myriam Kissel en me tendant l’ouvrage, ses yeux bleus énigmatiques jaugeant brièvement ma réaction, avant de disparaître dans la brume dionysienne de ce février pluvieux. Et, quelques heures plus tard, me voilà mise en garde par un texto : « Il s’agit des disparus de Mourmelon et le protagoniste est Pierre Chanal qui me fascine. »

Pour rappel, cette sombre affaire judiciaire fait référence à la disparition de huit jeunes gens, presque tous appelés du contingent, à proximité du camp militaire de Mourmelon, dans la Marne. Pendant 10 ans, l’affaire traîne, multipliant non lieux et juges d’instruction. Lorsque Pierre Chanal est inculpé, le 10 Août 2001, et de fait renvoyé devant la cour d’assise, un nouveau coup de théâtre se produit : il se suicide le premier jour de son procès, ruinant par ce geste tout espoir de connaître enfin la vérité.

Dans l’adaptation de Kissel, la pesanteur s’immisce dès les premières pages. Mais qu’est-ce qui peut pousser une écrivaine à choisir pour héros un meurtrier, ancien militaire de carrière, condamné pour viol et assassinat, dès lors que, s’avouant fascinée, elle refuse à son écrit toute dimension cathartique ?

Ayant fait le choix d’un narrateur externe omniscient, le récit, qui s’interdit tout jugement moral sur son personnage, s’attache à construire une oppressante cartographie intérieure du monstre, dans une langue aussi subtile que raffinée. Les multiples viols dont on accuse Chanal ne sont jamais décrits, et les ellipses narratives semblent vouloir nous aider à pénétrer au coeur des ténèbres de cet homme qui n’est jamais nommé, donc de fait protégé par la distance de la fiction. Sa psychose se dessine ainsi, en filigrane, nous préservant toutefois de l’insoutenable.

Cette libre adaptation d’un fait divers a le mérite de nous emmener sur les sentiers d’une autre humanité. J’en sors perplexe et subjuguée.

Refuges Lointains, Myriam Kissel, L’Harmattan, 2015, 145 p