Nouveauté

Kadok, de Grèn Sémé

Retour vers le foutan

Autoparodie, thérapie de groupe et quête amusée de l’âme créole : le quintet fougueux du maloya évolutif se met en scène dans un concert-théâtre polisson.

Spectacle hybride où le concert se fond dans le théâtre, Kadok est une comédie de mœurs sur le parcours et l’identité d’un groupe réunionnais en pleine explosion : Grèn Sémé. Sur scène, entre les morceaux de leur tour de chant, Carlo de Sacco et ses camarades de déconne jouent des saynettes inspirées de leur vie quotidienne, de leurs tranches de rigolade, de leurs débats internes parfois houleux sur la répartition des droits d’auteurs (« le premier motif de dispute dans un groupe, hors infidélités conjugales »), ou sur les réactions de spectateurs glanées au fil des rencontres, et dessinent par ellipses un autoportrait bourré de dérision. Carlo De Sacco : « Je voulais casser la structure du concert, la succession de chansons et d’applaudissements, et emmener les gens dans un voyage, avec un début et une fin. Et je voulais aussi casser l’image de l’artiste, cette icône austère et sérieuse, pour retrouver la fraîcheur et la naïveté de l’enfance. »

Entamée il y a un an avec une une ébauche intitulée Valal, cette cure de jouvence autoparodique a été menée avec la complicité du comédien Nicolas Givran, qui a très vite mis le groupe sur la piste de la comédie : « Au début sur scène, on était raides et pincés, on essayait de jouer les pros, alors qu’en vrai, Grèn Sémé, c’est une vraie bande de cabris marrons, les gars font rien que la merde ! Quand il a vu ça, Nicolas nous a tout de suite dit : voilà, faut faire la merde sur scène aussi ! ».

Mais au-delà de la foire au moucatage et de la private joke, Kadok est aussi une manière pour Carlo et ses camarades de conjuguer une identité plurielle, de trouver un équilibre entre leur naturel buissonnier, l’ambition artistique et poétique d’un répertoire volontiers profond, et la rigueur rendue nécessaire par le succès : « Je vois comment ce milieu peut vite te ragouler. Faire l’important, enchaîner les concerts sans savoir pourquoi, gérer tensions autour des droits Sacem… Je ne voulais pas glisser dans un système. Je voulais devenir vieux sans être adulte, comme chantait Brel. Ça veut dire évoluer sans se perdre. Kadok est une façon d’avancer tout en restant nous-mêmes. »

Plus loin, à travers l’introspection amusée, Grèn Sémé alimente un sous-texte satyrique qui touche à des enjeux culturels sensibles : « Par exemple, on se moque des zorèy dans le maloya… » Lorsqu’il aborde ce point, le regard de Carlo s’éclaire d’une malice spéciale. Né à La Réunion, mais de parents étrangers, il évoque en riant les regards obliques qu’on lui lance dans les kabars lorsqu’il assied ses blanches fesses sur un rouleur. Et prend le parti d’en rire. « Quand on aborde directement ces questions, les gens sont d’abord dérangés. Et puis il y a un soulagement. Ça fait du bien à tout le monde. Le rire permet de dédramatiser des sujets de fond. »

En détournant l’énergie comique de l’autoparodie et de l’anecdote pour déminer un champ identitaire explosif, Grèn Sémé pratique un moucatage thérapeutique dont les bienfaits pourraient s’avérer miraculeux, à la fois pour eux, et pour nous tous. Leur comédie musicale créole fraye dans des eaux idéales, à la fois claires et profondes, salées comme il faut, et agitées d’une houle gaillarde.

Texte & entretien : François Gaertner
​Illustration : Freddy Leclerc


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