Rétrospective

Rock à la Buse par le menu

Pour la première fois, le week-end dernier, le festival rock DIY péi offrait une grande scène aux groupes de l’underground punk. Notre envoyé spécieux, Krapo Lazer, l’Apollon kafmalbar du hard rock insulaire, vous raconte tout.

Arrimé à quelques encablures du bord de mer dionysien, la silhouette fantomatique du Palaxa abrite entre ses flancs illuminés le turbulent festival Rock à la buse, millésime 2014, rehaussé des saveurs de cépages Sud-africains qui amènent depuis quelques mois une saveur plus corsée à tous les évènements co-proposés par l’association La Ravine des Roques.

C’est Penny du groupe The Circle-A qui endosse la casaque du disc jockey en charge de jeter par-dessus bord quelques reliefs musicaux appétissants à l’entrée de la buvette. Objectif : préparer les oreilles et les pieds à la déferlante sonore attendue et initier la frénésie des spectateurs en quête de sons gueulards et rugueux pendant les changements de set.

Au pied des tireuses où de sympathiques valkyries et des vikings bonshommes distribuent des breuvages désinhibants, des étals proposent t-shirts, CDs, vinyles et goodies en tous genres d’un côté, et bandes-dessinées AOC Réunion de l’autre, ces dernières trahissant la présence des jeunes artistes du Cri du Margouillat venus pour l’occasion habiller les ténèbres de l’arrière scène à la pointe de leur stylet.

Le décor est planté et c’est en compagnie du joyeux collectif du Rocksteady Sporting Club que l’on largue les amarres sur des airs qui prennent rapidement des teintes caribéennes. Peu rock et franchement ska-lypso, leurs compositions court-circuitent les oreilles et s’adressent directement aux jambes d’un public encore clairsemé au devant duquel la gente féminine viendra approuver par les soubresauts d’opulents décolletés les rythmes chauds et dansants d’une bande bigarrée musicalement bien en place. Les quatre cuivres, le clavier, la guitare, la basse, la batterie et le duo mixte des voix du groupe, stylées rétro chic, auront rempli leur mission, celle de mettre le feu aux poudres.

Le temps se couvre et le vent se lève sur le carré des bermudas kaki ou camouflés. L’on voit se matérialiser le pavillon noir des Knight of Heaven (K.O.H.) alors que les quelques morts-vivants sortis tout spécialement de leur repos éternel se regroupent devant la scène. Le capitaine Fly déchire la nuit de ses couinements sataniques et enjoint son équipage à ne pas faire de quartiers. Frappant de taille et d’estoc le duo de bretteurs-guitaristes, le bourreau de la basse et le canonnier de la double-pédale se donnent sans compter pour répandre les tripes de l’assaillant au pied de la scène du Palaxa. Si l’on peut déplorer un son déséquilibré et quelques passes encore hésitantes, l’engagement et les riffs prometteurs du quintet auront permis aux adeptes du death métal de s’échauffer les cervicales.

Le temps se découvre mais le vent continue à souffler sur le pont alors que le trio de Riske Zéro monte à la proue. Et s’il fallait une démonstration de la raison d’être du terme power trio, la voici brillamment déroulée lors de cette prestation solide. Un chant puissant en français, en anglais ou en espagnol, survole les saillies frénétiques d’une fender tranchante soutenue par un duo basse / batterie simple et efficace qui donne à l’ensemble un punch du tonnerre. Le trio sud-africain de Black Math, venu au premier rang boire au goulot les notes de cette puissante démonstration en ressortiront grisés avec ce pieu mensonge aux lèvres « Wow. That’s awesome. We’re not that good. »

Les rangs des flibustiers du vendredi soir se sont resserrés et tout le monde est maintenant prêt à en découdre. La crête de Lulu, qui planait déjà au-dessus de la basse des Rocksteady Sporting Club, jaillit de nouveau au-dessus du bastingage, suivie de près par ses comparses de pillage, le sabre aux dents et la bave aux lèvres. Crête, tatouages, piercings, dreadlocks, badges, bretelles à damiers, chaussures montantes, regards allumés, mentons de biais, démarches goguenardes, tout est là pour signaler que Pluto Crevé est un groupe punk et que le punk n’est pas un style musical mais un art de vivre. Après quelques provocations de rigueur émises par le gueulard de service, la batterie se lance dans un enchainement caisse claire / grosse caisse qui relève du passage à tabac. Les caresses amicales de Lulu à l’intention de son gratteux ne tempèrent pas les grognements hargneux de sa Gibson SG et au fil des morceaux, la cadence s’accélère. Ceux et celles qui ont décidé de se chahuter amicalement dans les premiers rangs au fil de cette musique chargée d’influences punk et hardcore servie par un son résolument métal en seront pour leurs frais. Pas le temps de souffler, ça cogne vite, fort et dur, avec un minimum de transition. Quand le silence revient et que la fumée se dissipe, les vapeurs de sueur et de bière règnent en maître. Les pogoteurs essoufflés se débandent en se serrant la main. Les faciès ravis se dirigent nonchalamment vers un point de ravitaillement.

La pression retombe et Virus Eye vient aimablement raccompagner le public vers la fin de cette première soirée, dans une configuration inhabituelle puisqu’exempte de sa chanteuse attitrée. C’est une guitare qui accompagne le sound system de Hybreed, bassiste du bataillon sudiste Warfield à ses heures pas tellement perdues. Le tout respire le rock expérimental avec des couches de beats qui s’ajoutent et se retranchent graduellement et une guitare qui débute sur des riffs lancinants pour finir dans des circonvolutions improvisées sur les échos hypnotiques d’une réverbe éthérée. L’ensemble manque encore un peu de cohésion, mais la recherche est intéressante et de nombreux passages laissent augurer un potentiel intéressant à creuser.

Après une petite journée en cales sèches, le Palaxa reprend la mer et le fer pour la 2e soirée dédiée au festival Rock à la Buse. À l’instar de la veille, la fréquentation reste modérée. Staff, curieux, photographes, rockeurs, punks, hardos, thrasheurs et métalleux de tous poils se coudoient amicalement en attendant le début des hostilités. Les membres d’autres formations sont venus soutenir ceux qui ont pour devoir de bouter le feu à la scène. On verra passer les quartiers-maîtres de Nø Comment, Thee Orlando’s ou de Tell Me Peter, entre autres.

On embarque pour la 2e partie de notre périple aux côtés de Planck. L’haleine fraiche et le t-shirt repassé, ces trois corsaires de bonne famille mènent leur esquif d’un pas marqué, lent et lourd. De sa voix claire qui n’est pas sans rappeler celle de Brian Molko, Seb, bassiste & chanteur fait planer sur la salle une nerveuse mélancolie qui s’amplifie à mesure que défilent les chansons. Le nouveau morceau présenté sur ce set, intitulé Tree, aura comme prévu envoyé du bois de chauffe, rappelant par sa montée en puissance un bon Mogwai, plongé dans l’eau après minuit.

Après cette entrée en matière en douceur, les punks attaquent. La botte levée, les cheveux en bataille, attifés de rouge et de noir, Penny déchaine le chaos sur scène en compagnie de ses tatoués de The Circle-A (photo de l’article). Du bruit et de l’énergie pour un bordel maximum. Que les fans de musique calibrée aillent se servir une grenadine en attendant que ces furieux aient fini de tout casser.

Déboule sur le pont encore chaud l’escadron Warfield qui substitue au 300 kg du précédent équipage les 460 kg de barback made in Mordor du quintet de bouchers du sud renforcé de Fly, banshee mercenaire des KOH dont la carrure XL passe relativement inaperçu dans ce pack de panzers nourris au rabato infernal. A les voir, on ne se demande pas une seule seconde s’ils sont venus déclamer de la poésie en sirotant de l’hydromel. En rythme de fond, la double pédale tonne telle une mitrailleuse lourde. Sous le crépitement des balles de gros calibres, les imprécations du scalde des KOH répondent à la voix gutturale du guitariste rythmique, ce bloc de basalte hargneux dont les charbons oculaires vous mettent au défi d’affronter son métaloya. On ne met plus en doute le métier de cette machine infernale, toujours en place, bien réglée. Il ne leur manquera qu’un peu plus de public pour faire écrouler les murs du Palaxa.

En embuscade derrière les montagnes du sud, viennent les routards de Kilkil. Annoncée par sa chevelure indomptable, Pascale arbore son habituelle jupe raide et ses Converse. Autour de sa basse et de la batterie de Johnny, viendront graviter d’autres instruments maniés avec entrain par les amis de passage. A l’instar du kil de Kilkil, les psaumes de ce duo à géométrie variable se répètent, lancinants et bruyants comme une migraine un lendemain de biture. Pour guérir, un seul remède : secouer la tête.

Après ce dernier passage dans les turbulences du cyclone punk, il est enfin temps de voir de quel bois est fait le rock de Durban. Les trois silhouettes juvéniles des Black Math s’avancent sur la scène…et c’est la tempête ! Agrippé à sa SG noire, Cameron balance des riffs à démâter un manowar. Il enchaine rythmiques et chorus avec une aisance déconcertante. Ça a l’air tellement facile et c’est tellement efficace. Lorsque l’on parvient à décrocher de sa performance instrumentale, on se rend compte qu’il fait jaillir de sa silhouette dégingandée un brin de voix hallucinant, tantôt clair, tantôt criard, avec une tessiture nette à toutes les tonalités. Tyla se démène comme un diable à la basse et se balance frénétiquement pendant que la frêle Acacia déchaine le tonnerre et la foudre derrière sa batterie. De la mélodie, de superbes harmonies guitare / basse, de la technique, de la hargne, tout y est. Chaque morceau passe telle une déferlante sur la salle et tout le monde est emporté. Le groupe jouera en rappel un blues endiablé, tellement bien choisi pour se quitter dans un dernier moment de connivence chaleureuse. On perçoit lors des remerciements finaux une réelle humilité et une grande ouverture d’esprit de la part de ces artistes qui auraient de bonnes raisons d’avoir les chevilles qui enflent. Mais non, décidément, ils sont pétris de talent et ils sont sympas.

Les oreilles de Gaël et Pascale ne les auront pas trahis. C’est bien du diamant brut qu’ils nous ont ramené des mines de la scène underground Sud-africaine. Après la prestation flamboyante des furies de Cortina Whiplash et l’époustouflante démonstration des Black Math, on a hâte de voir ce qu’ils nous ramèneront dans leurs bagages à leur prochain voyage.

Report : Krapo Lazer
Photos : Babouk

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