Billet d’humeur

Sage comme un vernissage

Après avoir titillé les circassiens, les rockeurs, les DJs, les spectacles jeunesse, les vacances à la Réunion, les programmateurs musicaux, les festivals, les auteurs puis les lecteurs de L’Azenda, Manzi inaugure un nouveau concept : J’irai m’emmerder avec vous.

Ma première séance intitulée J’irai cracher sur vos toiles en mangeant des samoussas rances vous propose de découvrir les règles élémentaires pour démystifier ce drôle de cérémonial qu’est le vernissage et tenter de survivre dans ce microcosme de culs serrés.

Travailler votre look

Ici, tout est affaire d’apparat alors évitez de vous pointer avec vos sapes habituelles - port de sarouel de toukoutoune strictement prohibé - surtout si vous habitez dans cette zone mal fagotée de la Réunion qui s’étend au sud de la Route du Littoral jusqu’à Sainte Marie. Il est vrai que la société colle une triste étiquette à l’artiste peintre – normal, ce loser n’a même pas le statut d’intermittent — qui se sent obligé de se démarquer par des fringues dépareillées et un couvre-chef ridicule alors qu’il serait tellement plus crédible en arborant un tee-shirt Mauvilac et sa calvitie naissante.

Les street artists s’en sortent mieux avec leur dégaine uber cool d’Érythréens qui auraient braqué une boutique Agnès B mais il est toujours utile de leur rappeler qu’en exposant leur graffitis dans une galerie, ils perdent justement leur street cred.

L’élu est facilement identifiable : il exhibe systématiquement son ensemble chapeau-lunettes-bretelles du mec resté québlo au top de la branchitude des années 80. De votre côté, optez pour le classique jean-chemise (non florale : on n’est pas au Sakifo) car je vous rappelle que l’objectif est de ne pas trop vous faire repérer en attendant votre trophée : le buffet  

Ne pas arriver à l’heure

C’est la règle absolue si vous ne voulez pas endurer les discours insipides des élus et les bredouillis de l’artiste, trop écorché et timoré pour avoir préparé une once de présentation de son travail. Le pauvre vient tout juste de clouer sa dernière toile avec ses petites mains fragiles et il se refuse de mettre un pied dans la comm’, concept qu’il vomit tellement il est contraire à sa démarche artistique. Si vous êtes amateur de stand-up, les discours des élus culturels sont un moment de grâce oratoire où le gênant flirte souvent avec le néant. Il n’est pas rare de voir une élue à la culture s’esbaudir sur le travail de tel artiste qu’elle connaît intimement et se tromper sur son prénom. Si vous voulez atteindre des sommets d’absurde vertigineux, il vous suffira de monter dans une vague ville des hauts de notre île (ça marche aussi dans une vieille ville des bas) pour un vernissage d’Art Contemporain où un élu-pantin proposera chaque année une improvisation primesautière à faire pâlir Edouard Baer. D’ailleurs, ine équipe d’éminents neurologues de la clinique Durieux serait en train de percer le mystère de toutes ses digressions et aurait isolé le neurone qui les relierait entre elles.

Si vous n’êtes pas sensible au second degré, évitez ces joutes discursives qui abusent du tutoiement et du remerciement obséquieux, avec pour seule finalité de vous exclure ce cet entre-soi raffiné.  

Ne pas regarder les œuvres mais lire la documentation

En effet, les vernissages restent avant tout un haut lieu de drague et ça serait con de tenter une approche en bafouillant vos lapalissades de peintres de façade. Même si vous ne comprenez pas tout au baragouin du catalogue, dites-vous que tailler la bavette vaut mieux qu’enchaîner les coupettes, surtout que c’est pas du champagne mais cet infâme Freixenet. Il serait dommage de foirer cet instant si privilégié avec toutes ces créatures féminines si joliment apprêtées et prêtes à discuter sans assourdissantes sonorités.

En revanche, méfiez-vous des soirées intitulées after-art-work qui ressemblent à de vulgaires rendez-vous culturels où trois pauvres croûtes orneront les murs de ce nouveau lieu saint-gillois en quête de publicité et où vous devrez payer vos mojitos et subir une électro lounge éculée. Voici quelques formules que j’ai piquées à des baratineurs de galeries, fans de Casanova et de Radio Nova : je trouve cela singulier, déroutant, remarquable, fascinant ; la palette de couleurs est subtile ; la composition éclatée, harmonieuse, intrigante, etc. Cette base lexicale vous permettra de ne pas commettre d’impairs et avec un peu d’entraînement, vous oserez des envolées du type «  Je suis hyper en phase avec sa façon d’exprimer l’isolement, c’est complètement post-moderne et ça s’inscrit totalement en tête de la nouvelle vague réunionnaise ».

Avouez que ça change de vos premiers balbutiements à base de « Ouais, le gars a fait un cercle jaune et un triangle bleu quoi » qui convenaient si bien aux premières expos de Kid Kréol et Boogie.  

Échanger avec l’artiste

Ne tombez pas dans le cliché de ces visiteurs qui s’extasient devant les œuvres marquées d’une pastille rouge en claironnant : « Ah mais non euh ! C’est CE tableau que je voulais m’offrir ». Cette tentative de gratification pour pas un rond est bien connue des artistes alors cessez de vous ridiculiser. Ah oui, au fait, dans ces milieux, on n’achète pas de l’Art mais on se l’offre. La pastille rouge ne veut pas dire que l’œuvre est en soldes, gros naze, mais tu peux user de flagornerie pour tenter de négocier le prix car la majorité des plasticiens – comme leur nom l’indique – restent des recycleurs de plastoc pour la CINOR. Rares sont ceux qui sont cotés alors je vous suggère de prolonger vos marchandages lors de cette cérémonie inverse du vernissage : le finissage.

Ce concept en vogue est surtout un appel au secours (populaire) du commissaire qui n’a pas vendu le tiers des toiles de son poulain. C’est surtout l’occasion de finir les dernières boutanches et de consoler l’artiste qui s’épanche. Je sais c’est pas très glorieux mais ce gouzou ira tellement bien dans la chambre de votre morveux.  

Ne pas suivre les conseils d’un profane

Pour déblatérer de telles énormités, j’ai forcément passé du temps dans ces lieux décriés mais ma vision de gratte-papier néo pique-assiette n’est pas très honnête. En effet, le vernissage est la seule occasion de pouvoir acquérir l’original d’un artiste que l’on piste et je reconnais avoir pris beaucoup de plaisir ces dernières années à papillonner de vernissages en vernissages les jeudis ou vendredis soirs.

La capitale dionysienne peut se targuer d’avoir une rue de Paris dynamisée par ces beaux lieux institutionnels d’expositions et le néophyte trouvera dans ses errances de début de soirée un biais de socialisation et d’évasion original avant de rejoindre le brouhaha stérile du carré Cathédrale. [ndlr : pour y boire au Pardon ! du proprio des rades du coin qui a le bon goût de boycotter ton Azenda]

Dans cette optique, je vous recommande vivement le vernissage Rock & BD (2ème édition), le vendredi 10 mars, à la Cité des Arts. Y’aura plein de sublimes affiches de groupes rock imaginées par des dessinateurs talentueux et l’ambiance sera résolument détendue avec des œuvres proposées à des prix tout à fait abordables.

Dans le même esprit de connerie et d’uchronie (l’auteur revisite l’Histoire de façon fantaisiste), bloquez la date du 13 avril pour le vernissage aux Archives Départementales de cette brillante exposition intitulée INcyclopédie du continent réunionnais, ou la vérité sur la Réunion d’avant 1946 d’après des sources d’archives inédites, par Charles Panon de Cimendef. Vous découvrirez notre île du temps où elle était encore un gigantesque continent avec une toponymie héritée de colonisations fantasques. L’iconographie est remarquable, le point de vue historique très malin et les légendes sont aussi drôles qu’un best of du Gorafi.

Manzi