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Sakifo pas pousser Manzi vers la sortie

Depuis huit ans, un exode festif composé de lemmings assoiffés de liesses sonores se dirige inexorablement vers la capitale du Sud.

Depuis six ans, je fais partie de ces joyeux pèlerins et je revendique ma place dans ce bruyant cortège car, qu’on le veuille ou non, Sakifo est devenu une institution au même titre que le gâteau patate ou la moustache de Thierry Robert.

Je vous soumets un florilège de phrases que vous avez sûrement entendues dans ces hauts lieux philosophiques que sont les bars du festival et je vous ordonne de faire taire ces néo-penseurs en leur bourrant le gosier avec le premier bouchon ramassé dans la boue.

« Le Sakifo c’était mieux à Saint Leu »

C’était mieux ou moins loin ? En vérité, sans te faire un cours sur la théorie de la sélectivité socio-émotionnelle, ne crois-tu pas que ce qui est « mieux », ce serait surtout ce que tu connais, ce que tu as l’habitude d’expérimenter ? Or, la majorité du public actuel n’a pas connu le Sakifo saint-leusien alors arrête d’asséner ton simili « C’était mieux avant » car, primo, c’est une connerie et deuxio tu passes pour un vieux schnock.

« Le Sakifo c’est cher »  

Va jeter un œil aux principaux festivals métropolitains – oui je sais la programmation est un peu plus alléchante, mais quand même : Les Eurockéennes c’est 43,50€ par jour, Rock en Seine 49€ et Les Vieilles Charrues 45€. Donc Sakifo c’est globalement 50% moins cher que le fameux « prix métropole », pour une offre qui est loin d’être au rabais. Si tu veux t’exciter sur les prix exorbitants, oublie les lieux de culture et va hurler ta rage dans les hypermarchés, sur les hotlines d’opérateurs de téléphonie ou au niveau des sièges sociaux des banques, des assurances...

« Marre de faire la queue au Sakifo »

Ouais pas faux, mais quelle idée d’avoir un boulot qui se termine à 18h et de débouler sur le site aux heures de pointe ? Tu peux pas être fonctionnaire, comme tout le monde ? Heureusement, Sakifo, comme de nombreux festivals européens, innove cette année en te proposant le système Cashless. Jérôme Kerviel a hérité de son bracelet électronique à cause d’un cashfull, toi tu pourras utiliser le tien pour payer ta tournée d’un simple bras d’honneur en direction du serveur, ce misérable bénévole à la solde du grand capital. L’année prochaine, on nous promet un code-barres imprimé sur notre slibard L’effet Pénis© pour aller débourrer notre kebab encore plus dare-dare.

« On marche trop au Sakifo »

Le site de Ravine Blanche ressemble peut être au couloir de Sangatte mais slalomer au beau milieu de cette sakifaune n’est pas exactement un parcours du combattant. De plus, qui t’a demandé d’enchaîner les aller-retours entre la grande scène de Salahin et le Vince Corner ? Pour ta gouverne, cette distance représente 0,24% du parcours du Grand Raid. Comme tu es bien loin de l’état de forme de ces droguos, opte pour un bivouac au bar des filaos.

« C’est toujours les mêmes artistes à l’affiche »

Bon cette phrase-là, je t’accorde que tu as le droit de la ressortir au bar VIP car il est vrai que Faada Freddy, Acid Arab, Charlie Winston, Lilly Wood and The Prick, Big Flo & Oli se sont produits très récemment dans nos salles réunionnaises, alors à quoi bon les faire revenir ? C’est le moment de parler de la Règle de 3, loi des programmateurs locaux qui veut qu’un artiste peut repasser trois fois dans l’île avant qu’il s’use. Ajoutons par ailleurs qu’un Sakifo sans Karl Fungus, c’est comme une pizza sans champignons, ça n’a plus la même exhalaison.

« Le Sakifo c’est pour les zoreys »

La phrase idéale pour lancer un débat sans fin, proche du questionnement sur le paradoxe de l’œuf et de la poule. Mon statut de couard métropolitain m’oblige à ne pas tenter de convaincre tel ou tel camp mais je suis persuadé que la curiosité ça s’apprend. Amateur de rock qui tache, donc globalement déçu des programmations du Sakifo, j’y trouve néanmoins mon compte chaque année en allant fouiner vers les petites scènes. Cette appétence n’est pas innée, elle s’est construite au fil du temps et des rencontres. Wey mé si out marmit i fé bon rougay akozsa ou sanz ? Oui c’est dans la nature humaine de préférer ce que l’on connaît à ce que l’on ne connaît pas mais il est profondément injuste d’accuser le Sakifo de ne pas multiplier les saveurs.

« Ils sont moches les tee-shirts Sakifo cette année »

Chaque année, les flocages et les déclinaisons imaginés par l’équipementier du festival trouvent de nouvelles façons de pourrir le visuel de l’affiche, si bien que la formule est désormais pléonasmique. C’est bien simple, à chaque fois que quelqu’un achète un t-shirt Sakifo, quelque part dans le monde, un graphiste fait une hémorragie interne. Ça n’est pas forcément plus mal, diront les plus retors, tant l’espèce prolifère sans qu’on y voit la moindre utilité.

« Pourvu que ce ne soit pas un Sakiflotte »

Si tu comptes choper avec tes vannes éculées, sache que ça fait treize éditions que les docteurs escalembour de la presse locale se retournent les méninges pour enfiler ces jeux de mots dans leurs papiers alors, par pitié, laisse ces calembredaines aux professionnels de la drague foireuse. Durant une semaine, le préfixe Saki parasite peu à peu tout le vocabulaire disponible. Cette invasion verbale est à mi-chemin entre deux imbécilités linguistiques : d’un côté, la mode publicitaire qui consiste à employer des expressions créoles toute faites, si possible n’importe comment, pour donner une couleur locale à des biens de consommation cancérigènes fabriqués à l’étranger ; de l’autre, la manie ridicule qu’ont les fictions infantiles de rebaptiser tous les objets courants qui peuplent l’univers de leur héros : batmobile, batgrappin, batfourchette, batfairefoutre, et on en passe. Alors si, un soir au bar, dans l’espoir de séduire l’une des jeunes femmes superbes qui ne se manifestent dans ton périmètre qu’une fois par an (d’habitude, tu vas à La Cerise ou à La Ronda…), tu essayes de te montrer drôle et original, épargne-toi un sakibide et parle-lui normalement, Sakilotte s’ouvrira plus facilement. Mon patron me harcèle depuis le début du mois de juin avec son truculent : « Sakifo pas pousser Manzi vers la sortie ». Inutile de préciser que ce dernier est toujours célibataire.

Manzi

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