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(Se) faire du bien

À La Réunion, la Nuit Debout est une conversation paisible et familiale pour soigner les petits bobos de la conscience politique contemporaine.

Une centaine de visages sont assemblés sous la lumière blanche d’un réverbère ; les uns après les autres, ils parlent de bien des choses, sur tous les tons, mais une même question habite tous leurs silences : « Et maintenant, on fait quoi ? »

Lancé 48 heures plus tôt sur les réseaux sociaux, le premier rendez-vous de la Nuit Debout à La Réunion se tient sur le Parvis des Droits de l’Homme, dans le quartier de Champ Fleuri, à St-Denis. Les participants sont assis dans l’herbe au pied d’un baobab. Un régiment de fourmi rouge tente en vain de les déloger. Personne n’a l’idée de les traiter, comme les CRS aux manifs, de milices du capitalisme à la solde du grand patronat.

En fait, personne n’a trop envie de rigoler. Il y a des sourires et de la joie mais l’ironie, principal carburant intellectuel d’une époque politiquement blasée, n’a pas cours ici. C’est ce qui semble plaire à ces gens qui n’hésitent pas à applaudir des confessions comme : «  Ça me fait du bien d’être ici, et de pouvoir parler de tout ça avec vous. » Par moments, on dirait presque un groupe de parole pour Alcooliques Anonymes. Mais ce dont on cause en creux ici, ça n’est pas d’une dépendance ; c’est d’un manque. Une perte de tonus moral, l’absence de conversations riches où le respect de la parole et l’écoute sont réels.

L’ÉPAISSEUR DE L’AIR

C’est le sens commun qui se dégage de presque toutes les prises de paroles, qui se dispersent par ailleurs librement, parfois longuement, dans les écarts existentiels ou philosophiques d’une auto-définition compliquée : Peut-on sérieusement se prétendre anti-système ? Ou même simplement politique ? Est-il plus réaliste de considérer qu’on ne l’est pas ? Ces échappées cérébrales sont subies avec patience, mais elles ne répondent pas au besoin le plus souvent exprimé : du concret.

De l’accord de tous, l’unique enjeu urgent est la continuation du mouvement. L’impression semble par moments dominer qu’une action collective, physique et concertée, est indispensable à court terme pour inscrire le mouvement dans la réalité. Il est aussi question de se prouver qu’on existe en obtenant des retours de la presse. Il y a une anxiété de la durée, un désir de socle. C’est comme si chacun jaugeait l’épaisseur de l’air, craignant de lui trouver une manière d’inconsistance, la qualité volatile d’un banal « sursaut républicain ».

Quand ils s’expriment, on repère vite les militants dotés d’une expérience associative ou politique. Ils ont l’habitude de parler fort, ils ont des discours structurés, des causes à défendre, des propositions concrètes. Un tribun grisonnant, ancien des AG universitaires de mai 68, harangue expertement l’assemblée et interpelle sur le sort du Théâtre du Grand Marché. Il affirme non sans grandiloquence que le théâtre va fermer, prononce le mot « barbarie », appelle à une mobilisation concrète et immédiate. Il galvanise. Dans l’assemblée, certains se félicitent d’en voir «  enfin un qui ne parle pas juste pour faire du bruit avec la bouche.  »

FLUX ET REFLUX

Mais très vite, d’autres viennent apporter des précisions : il n’est pas, pour l’heure, question de fermer le théâtre, mais de lui retirer le label de Centre Dramatique pour l’attribuer à un autre. « C’est une bonne image de ce qui ne va pas dans la politique aujourd’hui. Un élu qui prend une décision de cette importance, brutalement, alors qu’elle n’a jamais figuré dans aucun programme, considère que le mandat qu’on lui a donné est un chèque en blanc. »

Diverses propositions émergent, aucune n’est finalement retenue. Flux et reflux des élans – envie d’agir, puis méfiance, retour en position d’attente. C’est comme si on pouvait voir les intellects évoluer en formation, comme les bancs de poisson alertés par la présence d’un prédateur. Le groupe hésite entre conscience de sa force et sentiment de fragilité. Cette attitude a beau exaspérer les vieux de la vieille, elle témoigne d’une prudence intellectuelle plutôt saine.

Elle est aussi le symptôme d’une époque qui ne sait plus comment s’engager, qui voit dans toutes les institutions qu’on lui propose des entournures décourageantes, et qui ressent l’urgence de « faire quelque chose » sans avoir la moindre idée de quoi, ni de comment. C’est sans doute la raison pour laquelle la conversation revient toujours au point de départ, à des enjeux très vastes et généraux, et souvent aussi très flous : qu’est-ce qui nous rassemble, et pourquoi ça nous fait du bien ?

Il faudra sans doute très vite trouver des réponses à ces questions, et des formes concrètes à habiter. Il faudra aussi trouver comment incarner localement un mouvement national né dans une actualité dominée par un scandale financier, les Panama Papers, qui montre la dimension globale des combats à mener. En d’autre termes, trouver une réponse à la question : à quoi sert la Nuit Debout à La Réunion ? Mais pour l’heure, le plus important ne semble pas être de savoir exactement ce qui se passe ; il faut se convaincre que quelque chose est en train de se passer.

François Gaertner