Chronique

Qui sait ce que voit l’autruche sous le sable ?

Sous le sable, les « petites vies »

Un désert de sable. Un espace vide. Le temps suspendu. Un personnage au chapeau melon, en quête de silence et de solitude. Mais un univers à première vue invisible prend vie peu à peu : enfouies sous les grains de sable, des vies souterraines émergent.

Beckett au pays des marionnettes, ou l’improbable rencontre du théâtre de l’absurde et du spectacle de marionnettes. La fusion de ces deux univers a priori antonymiques que tout semble opposer paraît étonnante. Pourtant, ainsi que le souligne Isabelle Martinez, la créatrice de Qui sait ce que voit l’autruche dans le sable ?, l’univers beckettien se prête parfaitement à une réinterprétation marionnettiste.

Ici, les marionnettes symbolisent des « pulsions vitales qui tentent de s’arranger de la difficulté de la vie, de donner sens à leur existence en se créant leurs propres réponses pour continuer d’exister, de façon plus ou moins illusoire, sans jamais se finir ». Matérialisation scénique des principaux motifs beckettiens, ces êtres de papier expriment l’incompréhension, l’impossibilité de communiquer, l’étrangeté du monde et la coexistence des solitudes, et mettent en scène l’absurdité de la condition humaine.

La dimension absurde de la condition humaine réside dans ce décalage entre l’homme, ses attentes de l’existence et l’expérience qu’il fait du monde qui résonne dans un silence entêtant. L’œuvre de Samuel Beckett, qui a profondément marqué la littérature du XXème siècle, se rattache à la définition camusienne de l’absurde, à cette philosophie de la dissonance résolument pessimiste. Sa réinterprétation par la Compagnie Pata Negra permet, en toute simplicité, de voir « ce qu’on fait de notre incompréhension du monde, et comment on invente le monde ».

« N’importe quel imbécile peut fermer les yeux mais qui sait ce que voit l’autruche dans le sable ? » La citation qui donne son nom au spectacle est extraite du premier roman de Beckett, Murphy, et appelle le spectateur à la curiosité, à l’exigence, à un face à face avec sa propre condition. Elle appelle à la construction du sens par le spectateur lui-même, lui offrant une formidable porte ouverte sur son imaginaire, sa propre subjectivité et sa libre interprétation face à ce qui est suggéré.

À l’ère du zapping, de l’image et de l’immédiateté toute-puissante, il est important pour la Compagnie Pata Negra de ne pas montrer patte blanche, de ne pas céder au conformisme général, mais au contraire de « poser patte noire » sur cette uniformité stérile.

À travers cette « humble proposition », Isabelle Martinez et le scénographe Charles Rios expriment leur passion pour l’univers de ce dramaturge résolument postmoderne et montrent qu’ils envisagent le théâtre comme un acte de résistance face à la pensée globalisée, un espace de questionnement qui permet de faire entrer dans le quotidien des spectateurs une voix dissonante mais persistante.

Marie Welsch