Coup de coeur

Rumeurs et petits jours | 8 juin 19h | 9 juin 20h | St-Denis | Théâtre du Grand Marché | 6-25€

Stéréotypes d’ondes

Le Raoul collectif nourrit le culte du décalage. Si Rumeurs et petits jours, pièce qui se jouera au Grand Marché, les 8 et 9 juin, sonne comme une tragédie shakespearienne aux heures brumeuses du théâtre victorien, point de relents de naphtaline, pourtant, dans cette audacieuse création. Hors des sentiers corrompus du libéralisme castrateur de beauté, les pourfendeurs de rébellion politique peuvent se réjouir. Ce Raoul, au diable la désuétude, est follement novateur.

Voici le pitch. Dans un studio d’enregistrement enfumé, au cœur des seventies, 5 chroniqueurs accusent le coup. Alors que la 347ème émission radiophonique au service de la culture esthétique s’apprête à démarrer, une décision de la direction tombe comme un couperet. Fi de la beauté. La pensée capitaliste, et dans son sillon l’économie de marché déprogramme ce qu’elle considère comme superflu dans sa volonté de formatage des âmes. Et le script de faire entendre la voix de Margaret Thatcher, comme clef de voûte de l’édification d’une nouvelle ère : « L’économie n’est qu’une méthode, notre objectif, c’est de changer les âmes. »

Pétrifiés par l’avènement d’un monde régi par la pensée unique, nos chroniqueurs tentent alors, comme acte ultime, et niche de résistance, de sauver une liberté de pensée dirigée vers le culte gratuit du beau, donc, aux yeux de la société matérialiste, de l’inutile.

Mais comment penser le monde, comment lutter contre l’idéologie dominante, lorsque la pensée elle-même est l’objet d’un déterminisme ?

Voilà tout le travail effectué par les acteurs voyageurs du Raoul, qui, lors de pérégrinations au Mexique, à la rencontre des indiens Huitchols, ont tenté de prouver qu’on pouvait penser le monde autrement. « Les mots de notre société sont galvaudés. En rencontrant les indiens Huitchols, on s’est rendu compte qu’ils avaient un rapport différent aux entités. Les chamanes discutent avec les dieux. Ils parlent aux plantes, aux astres, ils ont d’autres outils pour penser le monde. »

Là où certains verront l’expression d’une naïveté primitive, le collectif se réjouit de la possibilité d’une alternative, en dehors d’un fonctionnement de pensée instauré sur les ruines du vieux monde : « Au sortir de la seconde guerre mondiale, alors que l’économie est vacillante, les puissants investisseurs se sont réunis pour sauver leur fortune personnelle et penser la reconstruction d’un monde nouveau fondé sur la pérennisation de l’économie de marché. » explique David Murgia, pour mettre en lumière la perversité d’un système dont bien souvent on ignore les origines.

La suite, on la connaît. C’est la réunion, au Mont Pèlerin, d’intellectuels, économistes, dont huit prix Nobel, en 1947 qui s’attèleront à poser les fondements du libéralisme, socle de notre société actuelle.

Contraints à l’incapacité de penser hors cadre, puisque les mots eux-mêmes, au service du matérialisme tout puissant, ont été pervertis, il ne reste à nos chroniqueurs qu’à inventer un déplacement du sens, vers le seul territoire vierge de tout asservissement : la poésie.

Et le collectif de citer volontiers les aphorismes de Michaux, ce templier de l’avant gardisme littéraire : « Quitte à échouer, n’échoue toutefois pas n’importe comment. »

On l’aura donc compris, Rumeur et petits jours s’inscrit dans une volonté de résister à la pensée matérialiste par un travail de sape aussi noble que dérisoire : « Il va falloir au moins une soixantaine d’années pour démonter les mécanismes capitalistes et faire comprendre aux gens qu’il est possible de penser en marge. » constate Murgia, avec une fougueuse lucidité. Pour ce faire, il propose une œuvre collective, puisque les cinq acteurs sur le plateau sont également les cinq metteurs en scène de la pièce.

Lorsqu’on les interroge sur la difficulté à concilier travail d’acteur et travail de direction scénique, le Raoul répond d’une seule voix qu’au delà du « joyeux bordel » qu’implique la quintuple direction du spectacle, le refus d’une tête pensante et dirigeante dans le processus de création est hautement symbolique : « On recherche la non prise de pouvoir, jusque dans la création. »

Où la croyance matérialiste s’obstine à nier le groupe au profit de l’individu ou de la famille, les acharnés du Raoul semblent redonner au troupeau humain ses poétiques lettres de noblesse.


Zerbinette