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Symphonie en tête de chou

Pour sa première édition, le festival des Francofolies réunionnaises ouvre le bal avec un projet chargé d’émotions : Jane Birkin chantant les œuvres d’un Gainsbourg sur les envolées symphoniques de l’Orchestre Régional de La Réunion. Rencontre avec celle qui renouvelle les œuvres de son amant terrible.

Si son accent british et ses approximations grammaticales ont résisté à cinq décennies de vie en Hexagone, la voix de Jane Birkin, elle, se révèle perméable. À l’essorage, cette voix ruissellerait de litres de tendresse, de mélancolie, de toute une palette de sentiments dont elle s’est imprégnée au fil d’une carrière de comédienne, de chanteuse, de muse. Dans les premières résultats Google, à la première définition de « muse », on peut lire : «  Exemple : Jane Birkin fut la muse de Serge Gainsbourg ». Si vous l’aviez oublié, le couple fut à ce point iconique.

Les récits mythologiques ont souvent relaté la tourmente de l’artiste dont la muse lui a été arrachée. Depuis le 2 mars 1991, on assiste à son contraire : que reste-t-il quand l’inspiratrice lui survit ? Elle puise dans son œuvre, se le réapproprie et le réactualise. Selon l’anglaise, de simples reprises n’auraient pas été à la hauteur de celui qui s’échinait à se renouveler sans cesse au point de bouder ses anciennes mélodies. « Parmi les plus grands, raconte Birkin en énumérant un aréopage glorieux constitué de Brassens, Brel, Ferré et Trenet, Serge doit être le plus moderne de tous. Il n’est pas resté à La Javanaise, il avait des périodes bleue, rouge, cubique. Il voulait épater la jeunesse, c’est ce qui lui a permis d’écrire Aux armes, etc. »

LES MÉTAMORPHOSES

En 1999, avec le violoniste algérien Djamel Benyelles du groupe Djam and Fam et d’autres musiciens arabes, elle chante Arabesque qui reprend le répertoire de son amant terrible en le plongeant dans le prisme des musiques orientales. Déjà, s’articule la signature de ces métamorphoses, les titres louvoient autour de leur thème, parant la chanson d’origine jusqu’à la rendre méconnaissable.

Avec Birkin Gainsbourg le symphonique, la démarche est semblable. Dans les mains du compositeur Nobuyuki Nakajima qui l’accompagne en tournée, les morceaux prennent le temps de se dévoiler dans un jeu de subterfuges et de fausses pistes. Ils n’épousent pas directement les partitions des Dvorak, Beethoven ou Chopin dont Gainsbourg s’est inspiré. «  Au début, on ne sait pas vers quelle chanson on va puis, soudain, les gens se rendent compte que c’est celle-ci ou celle-là, et leurs visages s’illuminent. »

Un exercice qui, pour phénoménal qu’il est, s’avère d’une exigence extrême. Seul le compositeur japonais la suit de scène en scène. Au fil de la tournée, ils rencontrent sur place un orchestre qui a reçu les partitions en amont et s’est entraîné de son côté mais n’ont que deux jours pour répéter au grand complet un spectacle de deux heures qui requiert la plus grande concentration. «  Vous pouvez vous tromper avec des musiciens quand ils sont quatre ou cinq. On se rattrape toujours, on se fait des clins d’œil et on repart, c’est pas grave. Même si, pour moi, ça a toujours été très grave. Je suis toujours très stressée parce que ce sont les mots de Serge. »

EN TOUTE SIMPLICITÉ

Si le dispositif est lourd, Jérôme Galabert, qui ne cesse de stimuler son goût du défi en ajoutant l’aventure des Francofolies à celle d’un Sakifo dont les preuves ne sont plus à faire et d’un Zakifo qui fait vibrer le public sudafricain, partage son enthousiasme : « J’aime beaucoup cette histoire à plus d’un titre. D’abord, son contenu est beau et intéressant. On a affaire à un monument de la chanson française incarné par une de ses muses. Et laquelle ! Ensuite, elle permet de faire le lien avec les artistes d’ici sur un projet valorisant les savoir-faire et ambitions potentielles de notre territoire. »

Après s’être assuré de la faisabilité et de la liberté de chacun pour mener une véritable collaboration, l’engouement s’est propagé en traînée de poudre au sein du Conservatoire à rayonnement régional qui célèbre ses trente ans cette année. Le Gainsbourg Symphonique a toute sa place pour ouvrir une saison qu’ils annoncent exceptionnelle et marquée par ces hybridations classico-folk puisque, deux semaines après Birkin, c’est Maya Kamaty qui collaborera avec l’Orchestre de la Région Réunion (voir pages 42-43).

« J’aime ce projet car il se fait avec beaucoup de simplicité, de l’entrain dans un laps de temps très court. Et je sais la valeur qu’ont ces types de rapport » conclut le directeur du Sakifo. Pour lui, la fluidité d’organisation du Gainsbourg Symphonique est symptomatique de ces Francofolies péi puisque, à l’origine de leur extension réunionnaise, se trouve une amitié avec Gérard Pont, le directeur du festival de La Rochelle. Il a suffi d’un « Vas-y, tope-là » sur un arrangement qui laisse une belle marge de manœuvre à l’équipe des Francos, désireuse de toucher un public large.

Jane Birkin me décrit le succès déjà rencontré pendant les six mois premiers de cette tournée symphonique dont le public s’étend sur trois générations. Mais ce qui l’émeut tout particulièrement c’est son impact sur le tout jeune public, celui-là même qui obnubilait le chanteur qui disait pratiquer un art mineur pour séduire les mineures. « Serge, c’était un éternel adolescent. Il aimait choquer et était formidablement romantique en même temps. »

INONDER LE MONDE D’ART

De fait, Birkin aimerait transporter le symphonique là où on ne l’attend pas. Dans les quartiers à qui la culture avec un grand C tourne le dos, « là, où les jeunes ne connaissent pas plus la musique que moi », précise-t-elle. Mais elle donne aux arts une dimension salutaire. Après le décès de sa fille, Kate Barry, elle raconte s’être réfugiée dans les cinémas trois fois par jour : « On a tous besoin de s’échapper, quand on est très très triste. Pour moi, c’était une échappatoire. Si ça l’est pour moi, pourquoi est-ce que ça ne pourrait pas l’être pour les autres ? »

Alors elle s’imagine en ministre de la culture dont la mesure phare consisterait à sortir l’art des musées, faire fleurir des copies de peintures et de sculptures dans le quotidien des gens. « Quand on veut toucher les œuvres au Louvre, il y a toujours un gardien pour vous siffler. Alors qu’on sait que c’est mieux pour les aveugles s’ils peuvent toucher les œuvres. Dehors, on voit bien que les parties intimes des statues sont polies à force du contact. Si ce sont des contrefaçons, on pourrait se le permettre. Et tant pis si on les vole. Ça veut dire que l’œuvre aura suffisamment touché quelqu’un pour qu’il la ramène chez lui. »

Ayant découvert tardivement les ballets, elle remercie ses amis qui lui ont fait découvrir ces univers insoupçonnés. Elle-même joue déjà les passerelles en payant des billets d’opéra à des lycéens : « J’ai toujours choisi des ballets tellement fantastiques que les élèves me remerciaient. J’étais sûre de mon coup à chaque fois.  »

En finissant ces lignes, on se prend, nous aussi, à rêver de floraison artistique massive, avant de s’enquérir, à la manière du narrateur du Petit Prince quand ce dernier lui raconte les couchers de soleil, du moral de la rêveuse contagieuse qui prend refuge dans les films plutôt que les livres, parce qu’elle est née avec le cinéma : « Je n’ai vu que trois films cette semaine, c’est que je ne traverse pas une période de grande tristesse. »

Antoine d’Audigier-Empereur