Bibliothèque

Tangor Amer

Où ta Zerbinette rencontre Julie Legrand qui préfère qu’on la considère auteure plutôt qu’écrivain. À la lecture de son nectar, rien n’est moins sûr.

Oui, Julie Legrand est née à Paris. Mais ne t’y fie pas mon petit lecteur, et ne va pas croire que son dernier recueil, Tangor Amer, ne serait qu’une peinture attendue des mœurs de cette île, distancée par le regard d’une Métropolitaine en mal d’exotisme.

Julie Legrand est une effroyable bonne femme, réincarnation polymorphe d’un Maupassant, d’un Balzac et d’un Zola qui auraient conjointement posé leurs malles à La Réunion pour réécrire une comédie humaine à l’échelle locale.

Avec une redoutable acuité, elle dresse en dix nouvelles une saisissante galerie de portraits dignes des plus brillants maîtres réalistes. Ses personnages, pour la plupart choisis parmi les humbles, sont effrayants de vérité. Tu auras bien souvent l’impression, en parcourant les infortunes de cette petite vieille dont la descendance veut récupérer la case, de ce jeune couple perfusé aux aides sociales, de cet époux ivrogne possédé par la boutique chinoise, de reconnaitre un frère, un voisin, un pair.

Certes, ces tranches de vie, gangrenées par les jalousies familiales, les traditions sclérosantes, et les appétits humains dans toute leur fascinante noirceur ne flattent guère l’image doucereuse du vivre-ensemble. Pas plus que les nouvelles de Maupassant n’embellissaient les représentations sociales de la France d’autrefois.

Bien qu’ayant dévoré les 136 pages du recueil il y a plus d’un mois, ces personnages me hantent encore. La case de Marylise Payet et La veillée sont deux sinistres bijoux, pour ne citer que ces deux-là, que je te presse de dénicher.

« Familles, je vous hais », a-t-on envie de s’écrier à l’instar de Gide en fermant ce livre, dans un souffle cynique, mais surtout libérateur.

Julie Legrand, Tangor amer,
Orphie, 2015, 134 p.

Zerbinette