Coup de coeur

The Artist

De retour à La Réunion à 75 ans, le célèbre mime Pato reste fidèle à sa légende.

Il existe de rares moments dans la vie d’un spectateur où l’on a la certitude inexplicable d’avoir vécu un instant de grâce. Non que la dernière création du mime Pato, jouée au Théâtre sous les Arbres, soit facile d’accès. À classer dans la catégorie des bijoux iconoclastes et désuets, I’m going to sit right down and write myself a letter est un pied de nez aux rodomontades technologiques. En narrant dans un dépouillement total les tours et détours de sa solitude, Pato remet l’humain au cœur de l’émotion.

Que l’on me comprenne bien. Il est 20 heures au Théâtre sous les Arbres et nous sommes une trentaine sur les gradins. Le titre du spectacle, inculte que je suis, ne m’évoque strictement rien. Quant au mime Pato, soyons clairs, je ne l’ai encore jamais vu. Mais à son sujet, j’ai entendu bien des légendes. Un original, chilien de son état, disparu de la Réunion après y avoir connu la gloire. Un nomade qui aurait frayé avec Dalí et Simone de Beauvoir, et sillonne le monde de Lisbonne au Brésil, hébergé chez d’innombrables amis.

Le voilà qui se matérialise, dans un improbable fuseau moulant en acrylique, bretelles et col roulé rayé. Autour de lui, pas d’artifices, et pas le moindre décor. Au mieux puis-je remarquer qu’il s’est noirci l’intérieur des narines, à l’ancienne.

Dans un silence pétrifiant, l’homme se livre à une captivante pantomime de l’évolution. Plus tard il m’expliquera qu’il s’agit de donner aux spectateurs tous les codes du mime, pour mieux nous préparer à la suite de sa création. On le voit se muer tour à tour en méduse et en serpent, en arbre et en gorille. Dans son regard possédé, une fascinante puissance.

Le tableau suivant propose une interprétation gestuelle et parlée d’une chanson populaire chère à Pato : I’m going to sit right down and write myself a letter, du pianiste de jazz Fats Waller. Voici à présent sous nos yeux un homme, vieillissant, qui nous raconte l’histoire de son immeuble parisien, rue Vaugirard, de 1969 à nos jours. Il y dessine la solitude de celui qui, vivant avec son chat, a assisté à l’inéluctable dépersonnalisation de son cadre de vie.

À travers quelques mimes à la portée très symbolique : l’interminable montée des marches de la cage d’escalier, le récit de la concierge espagnole madame Granados, truculente mémoire de l’immeuble, un bal imaginaire auquel il s’est invité en s’écriant une lettre fictive, l’homme s’invente des mondes et déplie ses souvenirs. Habité par son désir de s’évader, le voilà qui tourbillonne dans les bras d’une belle, boutonne un costume de cérémonie, cueille une rose. C’est le mirage d’une époque révolue qu’un homme nostalgique s’efforce de faire revenir à toutes forces. Une résurrection par le mime. Aussi fabuleuse qu’éphémère.

Si Pato, qui s’affiche encore en pleine forme du haut de ses soixante quinze printemps, m’a tant émue, ce n’est pas pour m’avoir annoncé qu’il vivait son retour à La Reunion comme "un chant du cygne". Ni parce que son spectacle verserait dans un quelconque sentimentalisme compassé. C’est loin d’être le cas. Mais que ce diable d’homme, animé par le feu sacré, parvienne à nous fasciner simplement par la portée poétique de ses postures, la force de ses pauses et ses silences, et le joug de son regard habité, voilà l’exploit dans lequel réside, sans doute, l’immanence des classiques.

Zerbinette.