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Ca pue la roussette

The Dark Knight Rises

Chronique du dernier Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, et regard critique sur sa filmographie de l’homme fort d’Hollywood.

The Artist Vs. Real Steel

Un film en noir et blanc sur un playboy muet dans un costard queue de pie Vs. Un père irresponsable, un enfant blond et un (...) +++

Au coeur de la stratégie commerciale des studios, principalement fondée sur l’exploitation des franchises, dont les super-héros sont le sujet naturel, Christopher Nolan boucle sa trilogie Batman quelques mois avant la sortie de sa relecture de Superman, qu’il a écrite et qu’il produit, et pour laquelle il a choisit le réalisateur Zack Znyder, autre rouage de l’usine hollywoodienne à recycler des BD (Watchmen, 300). C’est l’occasion de faire le point sur l’un des auteurs les plus estimés du moment, et sur l’un des personnages les plus influents d’Hollywood.

THE DARK KNIGHT RISES : LE BOUT DU ROULEAU

On s’y attendait, les ultimes aventures de son Chevalier Noir exploitent le même thème que les premières. On commence à connaître l’enjeu : un méchant, aliéné mais charismatique, tente de détruire Gotham à la fois matériellement et spirituellement en libérant les bas instincts de la populace, dans le but de démontrer la corruption de l’Occident et la vanité de ses lois. Bien sûr, malgré toute la maturité qu’il veut mettre dans son spectacle, Christopher Nolan emprunte aux grandes franchises d’action leur logique ascensionnelle : toujours plus haut, toujours plus fort, toujours plus méchant (Die Hard > Die Harder > Die Hardest > Deadlier Hard-Dying Die Hard, etc.). Après que Ras Al Ghûl, ninja maléfique, a organisé l’empoisonnement massif de la population aux hallucinogènes dans Begins, après que le Joker, nihiliste old school, a utilisé le chantage affectif et l’attentat à la dynamite pour pousser des milliers de personnes au meurtre, Bane doit donc faire encore pire. Dans l’arsenal du parfait scélérat mégalomane, il choisit la dictature militaire et l’arme atomique - ALL IN !, après tout, c’est le dernier épisode, personne n’aura besoin, plus tard, de surenchérir.

Mais malgré l’ampleur apocalyptique des embuches dont il pave le chemin de Bruce Wayne, Christopher Nolan ne parvient jamais à dépasser le deuxième épisode de la série. Et pour cause, le Joker était un bien meilleur méchant. Il apportait à la figure scénaristique du plan diabolique, pile atomique du cinéma de Nolan, quelque chose de nouveau : une joie torve, une drôlerie rafraîchissante, une gratuité enfantine presque légère qui fournissait à l’histoire un moteur plus puissant, plus sauvage et plus imprévisible. Il incarnait la perfection de la créature nolanienne : une mécanique mentale de précision au service d’une stratégie complexe, possédée par un but facile à catégoriser philosophiquement (ici, le désordre). On avait pris bien soin de ne pas tuer le personnage à la fin du film précédent, laissant entrevoir la répétition de l’éternel combat de Batman, celui de l’ordre contre le chaos. Mais la disparition prématurée d’Heath Ledger a laissé Nolan orphelin de sa muse. Nostalgique et handicapé par cette absence, il dégaine une nouvelle fois sa Batcaméra pour dérouler sans enthousiasme le programme attendu, qui conjugue beauté formelle, déprime, mort, explosions, et philosophie niveau bac, option réactionnaire : les dangers de la science (sans conscience c=3) ; Révolution et totalitarisme : la dérive du peuple livré à lui-même ; Loi et liberté : non mais où va-t-on ?

Dark Knight Rises est l’oeuvre d’un réalisateur pris au piège de son système, cloîtré dans son labyrinthe, l’emblème qu’il a choisi pour Syncopy, sa société de production, et qui résume parfaitement son cinéma tortueux. Ainsi paumé, pour la première fois Nolan se met à commettre des fautes de goût d’autant plus surprenantes que l’élégance de forme est, avec la complexité, la distinction revendiquée de son style. Les rebondissements finaux sont horriblement téléphonés, et d’un banal soporifique. Le personnage de Marion Cotillard, pourtant important, traverse le film sans prendre corps, transparent, mou et vide comme un pantin de scénariste - destin désarticulé qu’une fin presque incroyable de grotesque viendra confirmer physiquement.

TDKR est peut-être l’oeuvre la plus faible de l’un des cinéastes les plus surfaits de sa génération, ce qui ne l’empêchera pas d’être l’un des plus gigantesques succès commerciaux de l’histoire (déjà dans le top 50 après trois semaines d’exploitation). Il n’y a rien à attendre du cinéma de Nolan, en pleine asphyxie, bouffi de sérieux et narcissique.


Pour ceux qui voudraient aller encore plus loin, au-delà de ce dernier film, voici 3 bonnes raisons de détester Christopher Nolan.

1. Une comparaison méchante et gratuite à vocation pédagogique : Nolan Vs. Tarantino.

Le cinéma de Quentin Tarantino utilise comme carburant la matière noble de la cinéphile classique ou presque (la nouvelle vague, l’école italienne, les séries B grande époque, le cinéma de genre asiatique). Conscient d’être engagé dans un travail de recyclage sans grande portée intellectuelle, il mélange et révise ses références à grands coups d’ironie bavarde et de second degré pour produire des bootlegs désinvoltes et gouailleurs, en phase avec la culture mash-up et le revival nanar.

Nolan, lui, puise son inspiration dans la plus basique culture comics : des hommes en slip sauvent le monde au prix de grands désarrois. Mais à la différence de Tarantino, il considère son travail avec un sérieux obsessionnel, méticuleux et paranoïaque, comme s’il était impliqué dans quelque affaire vitale. Ne vous laissez pas tromper par l’homme : derrière le faux maigre bien peigné ceintré dans son blazer nickel se cache un geek insomniaque semi-aveugle à force de nuits blanches passées derrière une loupe de philatéliste à peindre les figurines Tyranides de son armée Warhammer 40 000 entre deux sessions "hairy + anal" sur YouPorn. D’ailleurs sa femme est moche, signe qui ne trompe pas, le seul autre milliardaire d’Hollywood à être dans le même cas étant Peter Jackson.

2. Le cinéma de l’hyper visible

Ne vous laissez pas tromper par son cinéma non plus. Depuis l’épisode inaugural de sa trilogie Batman, pour bien insister sur le sérieux de l’entreprise, il n’a de cesse de prendre le contre-pied du mauvais goût burtonien et de ses conséquences mongoliennes (Forever, Batman & Robin). Il fait de Gotham une lumineuse merveille d’architecture moderne, appuie son scénario sur l’actualité mondiale pour le rendre crédible (la crise financière, le blanchiment d’argent, le terrorisme, la circulation non contrôlée des données personnelles). Surtout, à la différence de la majeure partie des super productions de grande tradition, il prend soin de tout rationaliser : les gadgets aberrants du super-héros sont expliqués à grands renforts de verbiage R&D top secret, chaque ficelle du scénario est patiemment reliée aux autres, rien ne flotte. Surtout, il balise son récit comme une piste d’atterrissage pour être sûr que personne, même dans la Maison des secrets, puisse n’en pas saisir les enjeux. Nolan est un cinéaste de l’hyper visible. Il n’y a pas, chez lui, de zone d’ombre. Toutes les épaisseurs de l’histoire et de ses personnages sont très patiemment expliquées par les dialogues, entièrement soumis à l’impératif de clarté et de transparence, réduits à deux fonctions mécaniques :

  • La fonction pédagogique : expliquer au spectateur ce qui se passe. C’est notamment le cas d’une bonne moitié des phrases prononcées dans Inception, sans quoi personne n’aurait rien pigé à l’histoire. C’est l’un des rôles normaux du dialogue au cinéma, mais il prend chez Nolan une place telle qu’il est difficile de ne pas avoir l’impression d’assister à une démonstration : T’as vu comme il est bien ficelé, mon film ?
  • L’exégèse : disséquer les enjeux moraux, symboliques et philosophiques de l’action. Cette fonction permet au film d’imposer sa propre lecture de lui-même. Dans The Dark Knight, on peine à trouver une phrase prononcée par le Joker qui ne serve pas à insister sur ce qu’il représente, sur la portée morale de ses buts, ou sur la signification de son combat contre Batman. Cette politique du martèlement trouve d’ailleurs son prolongement dans la musique composée par Hans Zimmer, qui donne toujours l’impression de vouloir vous enfoncer un clou dans la tête (TZIN-TZIN-TZIN-TZIN ! TZIN-TZIN ! - on dirait qu’un groupe de cor tyrolien sataniste essaye de faire la nique aux Tambours du Bronx). Le procédé d’auto-analyse avait atteint son point culminant lors du final grandiloquent et masturbatoire de The Prestige, où l’humble cador du plot twist jugeait bon, dès son 3e film, de nous livrer ses conclusions définitives sur l’art de l’illusion et la condition du grand artiste dans un manifeste esthétique à rouflaquettes largement inspiré par la pensée de Freddy Mercury. T’as vu comme il est intelligent, mon film ?

3. Le Stanley Kubrick attardé

En exerçant un contrôle aussi paranoïaque sur ses oeuvres, Nolan prend le spectateur en otage de son narcissisme et crée un cinéma de l’asphyxie. Souvent cité comme l’un des héritiers de Stanley Kubrick, il a surtout emprunté au maître son esthétique très structurée, son regard de photographe, et l’élan d’un cinéma cérébral. Mais on trouve, dans 2001 comme dans toute l’oeuvre de Kubrick, un mystère fascinant totalement absent chez Nolan. Il existe, entre les deux hommes, la même différence qu’entre un grand roman et les instructions de montage d’un meuble en kit relié façon Pléïade.

Le besoin de transcendance, chez Nolan, se résume à une obsession de bricoleur : redesigner la bande-dessinée usinée par l’industrie comics en tragédie contemporaine, comme on fabrique des tables déco à base de vieilles palettes de supermarché. Il grossit le trait, fixe ses thèmes à la visseuse, muscle la psychologie de ses personnages, leur injecte du sens à renforts de grandes phrases, les affuble des stigmates de la modernité, colmate le tout et les mûrit par la magie de filtres photoshop sombres et menaçants. Ainsi, par exemple, Catwoman souffre-t-elle de l’impossibilité de l’anonymat à l’ère de l’information et des réseaux sociaux. Kubrick, lui, choisissait des sujets forts (le destin fou de Barry Lindon, la conquête spatiale et l’histoire de l’humanité, les fantasmes, la folie) pour les travailler dans la finesse. Son cinéma était parfois étouffant parce qu’il était riche, dissuasif, cérébral dans ses aspirations ; jamais parce qu’il craignait maladivement que quelqu’un, quelque part, puisse ne pas se rendre compte de son génie.

Arrête, Jean-Christophe. Trop de cinéma tue le cinéma.

Cet article, dont l’écho international pourrait mettre un coup d’arrêt à la carrière de Hans Zimmer et de Christian Bale, est signé par François Gaertner.