Chronique

Tu t’es vu quand tu m’as lu ?

Chaque mois, Manzi s’estropie les méninges pour pondre un papier à vocation divertissante et, comme tout rédacteur, s’il s’inflige cette souffrance c’est uniquement car il est lu.

Oui, lu par Toi, cher lecteur, ou plutôt par Vous, chères lectrices. Mon boss me certifie – diaporama powerpoint à l’appui – que le lectorat de l’Azenda est majoritairement féminin et qu’il y a un créneau dans le registre « chroniqueur sensible et faussement méchant qui écrit comme y cause » en vue de pécho de la comédienne sur le retour ou de la médiatrice culturelle en pleine ovulation.

Comme il est difficile de cerner une masse aussi extensive, endossant des coiffes multiples, j’ai donc posé un mouchard sur notre site web (www.azenda.re) de façon à accéder à tous les profils des visiteurs.

Autant dire qu’on est bien loin du casting des Visiteuses mais cela m’a permis d’élaborer une typologie rudimentaire de vous autres :

La prof’ surmenée

Qui a la thune et l’oisiveté de s’intéresser à des choses aussi futiles que la culture à part Vous, très chère ambassadrice Desigual ? Vous êtes évidemment notre cible privilégiée, comme votre chemisier l’est pour les vomis de vos élèves. Si votre Téléramage se rapporte à votre plumage, vous êtes la Phoenix des hôtes du bar du Palaxa. À l’heure où notre gouvernement veut légiférer sur notre façon de s’habiller, vous pourrez toujours compter sur L’Azenda pour protéger votre liberté de danser avec votre tunique bariolée sur Grèn Sémé.

Le chargé de comm’

Le premier à dévorer ce dépliant publicitaire c’est lui. Forcément c’est son boulot de vérifier que la soupe est bien servie et qu’on ne « roule pas » pour une autre structure. C’est le premier défenseur de toutes les libertés – normal il bosse dans la Kultur – et vante l’Azenda comme un organe de presse totalement indépendant à condition que notre promotion restitue à la lettre le dossier de presse de ce Dj moldavo-réunionnais qu’il s’échine à promouvoir. Certains vont jusqu’à te frotter le cul en te disant que c’est un espace de liberté précieux quand tu dis du mal des autres, mais hurlent à la trahison quand t’as pas aimé le dernier pensum de leur chorégraphe marionnettiste engagé. Si tu veux savoir quel chargé de comm’ a la plus grosse, suffit de compter le nombre de pages de publicité alloué à sa salle. Attention, son pouvoir de nuisance est redoutable car il peut voter un embargo sur les invitations pour le pigiste rebelle.

Le président d’assos culturelles

Ce n’est pas un lecteur fidèle, encore faut-il qu’il sache lire. Il daigne poser ses yeux sur ce fanzine seulement si un de ses animateurs lui a cafté qu’un papier n’était pas assez élogieux. Il ne comprendra jamais qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais buzz, tout simplement car il n’a jamais entendu ce mot. Dans les locaux de l’asso, il est situé quelque part entre la dame du guichet et le vieux retraité avec un début d’Alzheimer qui continue de venir et qu’on laisse occuper un bureau vide. Sa capacité de déprédation est optimale puisqu’il a le pouvoir de nous couper une bonne partie des ressources publicitaires et couler notre magazine pour nous faire taire.

Le commercial en éthanol

Il a très vite compris que la culture rimait avec biture. C’est le lecteur le plus rapide du magazine puisqu’il ne visionne que sa pub et celle de la concurrence, c’est à dire une page sur cinq. Pour asseoir sa domination sur ses rivaux, il asticote la loi Évin et pourrit notre page web avec ses fenêtres surgissantes que tu essayes de fermer. En vain.

Le dilettante

Tu sais ce mec qui s’emmerde en buvant un café, mais quand même pas assez pour vraiment lire, alors il tourne les pages et t’arrives pas vraiment à savoir s’il est indifférent ou consterné ou s’il ne trouverait pas plus d’intérêt à un publi rédactionnel sur l’épilation anale qu’au truc qui t’a pris la journée à écrire.

Le zadiste zélé

Il lit L’Azenda juste pour s’énerver : tous les mois, il consacre une heure de son temps à confirmer ce qu’il chante aux dîners depuis belle lurette, à savoir qu’on n’est que des vendus à la solde des Galabert et autres barons de la culture officielle, tandis qu’eux, les vrais combattants de la culture, forts d’une intégrité dont atteste un anonymat intact, sont boudés alors qu’ils sont les seuls sur l’île à savoir manier trois bolas enflammées, où je sais pas quelle prouesse de feu de camp pour crados anarchistes.

Le crevard qui attend son rencard

Vautré au comptoir de la Gueule de Bois, il feuillette tout ce qui lui passe sous la main – le magazine communal de Saint-Paul, Maxi Tuning, Visu – pour se donner une prestance en attendant sa Tinder surprise. L’Azenda, comme le suzzère son nom, lui sert à repérer un concert de folk maloya dans une rondavelle où il pourra sortir sa gadji sans raquer un droit d’entrée prohibitif, déjà qu’il va devoir lui payer une Fischer, avant 18 h pour éviter la majoration.

Le programmateur laxiste

Il lit L’Azenda pour savoir ce que c’est, au juste, que cette pièce qu’il a programmée après en avoir entendu du bien dans un bar d’Avignon, après sa cinquième tournée de moresques.

La blasée de la presse féminine

Elle en a plein les bottines des revues life style infestées de tests pour savoir si c’est une néo-bobo ou une hipster contrariée, des blogs de vide-dressing des copines et des bons plans scrapbooking glanées sur Pinterest. Attirée par les illustrations cheapos de L’Azenda achetées à vil prix sur Shutterstock qui lui rappellent les couv’ de Zen et Zolie, notre femmelette actuelle est convaincue que nous, les pédants cultureux, sommes le chaînon manquant pour lui redonner une street credibility. Fini le look tasspé normcore car, désormais, elle est incollable sur les groupes locaux de post-rock qui ont l’âge des copains de sa fille et se la pète grave pendant leurs concerts avec son perfecto à clous et ses Jimmy Choo à 500 boules.

La quadra lambda

Et il y a toi, anodine épicurienne semblant connaître la définition de « guéridon » ET « buzz ». Tu ne le savais pas mais j’étais derrière toi l’autre soir, dans la file d’attente au Séchoir pour ce spectacle jeunesse où tu me fis la joie de pouffer de rire à plusieurs reprises en lisant un de mes précédents billets. C’est pour ce partage de bonne humeur caustique et cette satisfaction égocentrique que je me force à mitrailler à blanc ce petit microcosme culturel, tellement lucide mais si peu enclin à l’autodérision. Ma mission, si toutefois vous l’acceptez chers lecteurs, acteurs, spectateurs, chanteurs, programmateurs, jongleurs, est d’essayer de prendre un peu de hauteur en raillant nos travers avec cette chère ménagère.

Manzouille Craspouille & Comte de Monplaisyr