Interview

Rencontre avec Sébastien Broquet, le directeur artistique des Electropicales.

"Un festival, ce n’est pas qu’une fête"

Sébastien Broquet, chef d’orchestre des Electropicales, répond à l’Azenda sur la question de l’internationalisation de l’électro réunionnaise, de l’évolution du festival, et évoque l’importance des bonnes rencontres.

Pourquoi est-ce important que l’électro réunionnaise aille, à travers un festival comme les Electropicales, à la rencontre de celle de métropole et d’Europe, et vice-versa ?
Cette première question me paraît bizarre en fait, car la musique, qu’elle soit électro, rock ou maloya, c’est un dialogue, un échange avec d’autres artistes, avec le public, avec les critiques. Pour dialoguer et échanger, il faut des interlocuteurs, c’est la base même des musiques en général, donc il faut aller à leur rencontre. Il n’y a donc rien de surprenant au fait que des musiciens réunionnais partent se confronter à un public de métropole ou d’ailleurs, c’est une étape logique dans une vie d’artiste qui fait de la scène. On débute souvent par les bars et salles qui nous entourent, puis le périmètre s’élargit au fur et à mesure. Pour les artistes de l’extérieur, confirmés, c’est pareil : après avoir débuté dans leur région, ils viennent tôt ou tard s’exprimer à La Réunion – à part peut-être un mec comme Woodkid, mais ça c’est une autre histoire ! Concernant la scène électro péi, on bénéficie désormais d’un public conséquent, jeune, curieux, friand de musiques électroniques, donc on peut proposer de plus en plus de soirées. Il y a aussi des artistes qui se donnent les moyens de percer, et ont atteint un très bon niveau. Des évènements sont organisés pour les aider et créer des ponts Nord/Sud.

La venue de Pierre-Marie Ouillon et Vincent Carry (le programmateur des Nuits Sonores et le conseiller artistique de la Gaîté Lyrique, ndlr.) va-t-elle dans ce sens ?
C’est exactement ça : un échange. Ils viennent avec leurs artistes, Reworks, Alejandro Paz, pour faire découvrir de nouveaux sons au public réunionnais. L’équipe des Electropicales ira ensuite disputer « le match retour » avec deux artistes locaux, Labelle et Kwalud. Ce sera en octobre au Sucre, le nouveau lieu ouvert à Lyon par les gens des Nuits Sonores. Nous avons aussi choisi de les inviter car c’est un des festivals les plus respectés au monde, de par son exigence artistique, sa vision novatrice, voire futuriste de l’objet "festival". L’an dernier, ils ont quand même fait venir Jeremy Rifkin (essayiste économique américain, ndlr.) pour une conférence : c’est très fort, philosophiquement parlant. Ils nous en parleront au Palaxa le samedi 18 mai à 14h, et on rencontrera ensuite deux artistes locaux sur les thèmes de la direction artistique/programmation et du management. Le but, c’est aider nos artistes à comprendre le fonctionnement de ce milieu. C’est une main tendue pour qu’ils franchissent une nouvelle étape. Une rencontre avec la Sacem est d’ailleurs prévue, pour aller dans ce sens.

Il y a de nombreuses conférences, en effet, autour du festival : c’est important d’apporter une autre dimension aux Electropicales, de ne pas se « limiter » à la musique ?
Un festival, pour nous, ce n’est pas qu’un dancefloor. C’est un moment à part, une Zone d’Autonomie Temporaire, ainsi que l’a défini Hakim Bey (écrivain politique, poète et philisophe américain, connu pour ses théories sur les zones d’autonomie temporaires, ndlr.). C’est pour cette raison que la scénographie, les visuels, mais aussi les workshops, les conférences et les rencontres sont intégrées pleinement dans ce "village de la culture électronique" que nous mettons en place pendant une semaine. Je parle d’une semaine car j’inclue aussi la masterclass avec Reworks : du lundi au mercredi, ce musicien lyonnais formera des artistes réunionnais à la production sur le logiciel Ableton Live. L’idée c’est toujours d’avancer, d’être collaboratif et participatif. Un festival, ce n’est qu’une fête : c’est une vision de la vie et c’est politique.

Concernant les DJ électro réunionnais, penses-tu qu’il soit indispensable pour eux de sortir de l’île à un moment ou un autre, afin d’évoluer ?
Oui, pour progresser, il faut aller se confronter à d’autres publics et d’autres artistes. La Réunion est forte, elle dispose de nombreux atouts, mais elle ne doit pas se regarder le nombril. Il faut être ouvert sur le monde, partager, c’est comme ça que la scène réunionnaise sera reconnue internationalement. C’est très exactement ce que fait Danyel Waro, par exemple, en diffusant mondialement un maloya à la fois pur et dur, et ouvert aux rencontres avec Olivier Ker Ourio, Tumi, A Filetta... On peut faire la même chose avec l’électro, Labelle en est le meilleur exemple actuellement : il va être la première signature de Ré-Union Records, le nouveau label fondé par Alex Barck de Jazzanova.

Depuis sa création, le festival des Electropicales a évolué, peux-tu nous en parler ?
Les Electropicales, c’est un festival en mouvement, qui a débuté modestement, avec une idée forte. Il prend le temps d’imposer cette idée avec patience et recherche, et de la développer pour ne pas la garder figée. Le festival est un objet vivant, un moment de vie à part, de partage, de réflexion également, de curiosité, d’ouverture. Nous nous devons de surprendre chaque année, de grandir petit à petit - je déteste les festivals qui débutent avec des énormes budgets et misent tout sur une tête d’affiche ou deux, ça n’a pas d’âme, ça ne marque pas les gens, ce sont juste des concerts comme les autres. Chaque année, on change la disposition de la scène, on teste des nouveaux lieux, de nouvelles formules. On élargit nos propositions - ateliers de graff pour les enfants le dimanche, par exemple, ou conférences et cinéma cette année. On investit la ville : le Téat Champ-Fleuri nous permet des propositions risquées, arty, avec Hiroaki Umeda et Koudlam, on provoque un peu, on cherche la réaction. Notre programmation ne doit pas être lisse : il faut des accrocs, des ratés, des essais, du populaire, des découvertes, des moments de grâce… J’espère que ce n’est qu’un début.

Vous êtes aussi de plus en plus ouvert à l’extérieur ?
Oui on s’exporte : le label Electropicales est devenu un label de qualité, avec des partenaires comme Nova et Tsugi. Ce n’est pas rien : ce sont des médias exigeants, qui ont cette même vision de la musique et du festival que nous, curieux, collaboratif, politique, écologique, populaire. Conscient et festif en même temps. Grâce à la notoriété du festival, nous allons pouvoir perpétuer ce pont Nord/Sud dont je parlais tout à l’heure, et emmener des artistes réunionnais en Europe afin de provoquer d’autres rencontres. C’est la clé du succès. Par exemple, Migal Prod, la boîte qui fait tourner High Tone, a eu un coup de cœur pour le festival il y a deux ans. C’est elle qui a proposé le projet d’une tournée en métropole. Nous, on en rêvait ! Du coup c’est elle qui l’organise cette année. Ou encore Alex Barck, venu passer quelques mois sur l’île pour l’inspiration, et qui a flashé sur Labelle et Kwalud. Comme il s’agissait des artistes que l’on voulait faire partir en tournée, on collabore avec Alex, qui nous a ramené des dates à Berlin et Londres. On ne grandit pas de manière irraisonnée, cupide, ultra-libérale : on y arrive grâce à des rencontres avec des gens qui ont les mêmes idéaux et les mêmes rêves que nous, et avec lesquels on décide de faire un bout de chemin. Long ou pas, peu importe... L’important est de rester curieux, et ouvert à l’utopie.

Entretien : Aurore Le Bourdon