Chronique

Une fille, un gars

Regards croisés sur le Roméo é Julièt sauce piquante qui ouvre la saison du Grand Marché.

ZERBINETTE :

Roméo et Juliette est un classique du théâtre shakespearien. Et à ce titre dégage, comme toutes les oeuvres majeures usées par des siècles de mise en scène, de puissants relents de naphtaline. Roméo et Juliette, c’est le balcon au clair de lune, l’amour plus fort que la mort, la jeunesse sacrifiée sur l’autel des vanités, bref l’inégalable, le mythique et indétronable couple de papier, à côté duquel la plus bouillonnante de nos histoires de coeur ressemble à une bluette d’AB production.

Mais si j’ai effectivement sorti un mouchoir ce vendredi 19 février dans la salle bondée du Grand Marché, c’était surtout pour éponger ma sueur, à force de m’esclaffer. Tout d’abord parce que l’adaptation de Lolita Monga est un cocktail de gags explosifs, orchestrés dans le crescendo hilarant d’une langue en fête. Le français et le créole s’y taillent la part du lion, rénovant efficacement le pompeux verbiage dont on nous a rabattu les oreilles dans les traductions françaises de Shakespeare. Dans un galimatias détonnant d’injures gaillardes et de métaphores au ras du slip, Monga excelle à transcrire la frénésie adolescente, spontanément rigolarde. Ajoutons à cela que la pièce est portée par le fleuron des comédiens réunionnais, et que l’alchimie de leur charisme est plutôt une réussite.

Côté Capulet, Les parents de Juliette sont de sinistres arrivistes burlesques et déjantés, servis par une nourrice gouailleuse et truculente. Juliette, espiègle et fraîche, s’entiche sans jamais être quiche, frêles épaules mais forte tête.

Côté Montague, Roméo a le coco dur et l’âme en feu. Mesurant la force de son amour à celle de son érection, ses triviaux comparses nous rappellent que les hormones sont la seule jauge de l’attachement. Cynique mais réaliste. J’applaudis cette vision impudente d’un romantisme éculé.

Reste que la pièce, ancrée dans les problématiques de notre modernité, s’offre des ruptures cocasses. Entre les revendications des employés Capulet réclamant leurs heures sup et les interruptions récurrentes d’un conteur incontrôlable, le cadre théâtral s’étire et éclate en un joyeux capharnaüm.

D’aucun objecteront que transformer une tragédie lacrymale en désopilant divertissement populaire relève du culot le plus éhonté. Qu’à trop vouloir mettre les rieurs de son côté, la mise en scène perd son intensité. La fin, il est vrai, n’est pas à la hauteur en ce qu’elle ne génère pas l’émotion attendue. Mais ce regard insolent et cocasse de Lolita Monga, épaulée par la collaboration artistique d’Olivier Corista, a le pouvoir corrosif de dépoussiérer la tombe de ces amants maudits. Le rideau tombe sur deux gosses qui, pour être "humains, trop humains", en deviennent – enfin ! – crédibles.

MANZI :

Mon dernier Roméo et Juliette s’appelait JULIETTE + ROMÉO = AESD (Amour Éternel Sans Divorce), dans le cadre du Tam Tam Festival 2015 par la compagnie bretonne Scopitone & Cie et c’était du théâtre d’objets. Cette version moderne – malgré son titre pérave – de la célèbre histoire des amants de Vérone était remarquablement interprétée, bien écrite, très drôle, subtilement éclairée, habilement sonorisée, épurée et très originale.

Pour qualifier ce Roméo é Julièt 2016, bien que la comparaison ne soit pas très honnête, je garderai mes trois premiers compliments. La performance d’acteurs est impeccable (hormis le novice Roméo, mais je vais être indulgent). Ce fut un grand plaisir de voir cet esprit de troupe à l’ancienne mêlant jeunes pousses et acteurs confirmés. Sur le plan de l’interprétation, la Maison Capulet (à prononcer à la Payet) gagne le duel grâce aux parents, véritable duo de tango, délicieux dans leurs échanges tantôt flegmatiques tantôt grossiers, une nourrice exubérante avec un jargon très fleuri et une Juliette convaincante.

Les interventions de Sergio Grondin, dans son rôle habituel de kontèr kréol, sont percutantes et drôles. Ces interruptions apportent une touche parodique qui aèrent la narration habituelle et sa dramaturgie un peu plombante. En tant que zorèy si faiblement créolophone, je parviens à apprécier la richesse imagée de cette langue, notamment quand ça vanne sévère. Lolita Monga est une orfèvre dans ce maillage de l’argot français, du créole littéraire ou kanyar et d’une traduction d’époque plus classique. Ce pot-pourri linguistique produit des répliques hilarantes qui fusent dans tous les sens. Cette grossièreté est réjouissante car elle donne une nouvelle dimension comique à ce mythe même si je ne suis pas toujours friand de certaines facilités qui lorgnent le théâtre de boulevard. Certains passages, comme l’incantation sans fin des zérbaz péi par le Frère Laurent, sont dispensables. Je suis pourtant fan d’Alain Baraton mais inutile d’allonger une pièce qui a déjà tellement à raconter.

Car, oui, deux heures et des grosses poussières, j’ai trouvé ça un peu longuet sur la fin, la faute à : – une mise en lumière faiblarde. – des costumes qui m’ont fait penser à un spectacle de fin de promotion, entre fripes d’époque et grimages plus flashy façon Ziggy Stardust – peut-être un hommage facile au carnaval de Venise, euh Vérone ? – des projections vidéo peu exploitées alors que le rappel du teaser en introduction augurait un scénographie plus pointue. – un accompagnement musical répétitif en live à base d’un hang, vous savez cet instrument proche du steel-drum qu’on devrait réserver aux artistes de rue pour bercer les slack-liners de filaos. Dommage car le morceau électro Sitarane Larivé de Jako Maron avait montré une voie plus contemporaine.

Au final, j’ai eu l’impression que le poids dramaturgique de ce monument avait pris le dessus sur la patte locale, le créole laissant de plus en plus de place au texte original, pour se conclure par la fameuse scène finale en pantomimes. Je conseille franchement cette pièce car on y rit beaucoup, on savoure les adaptations linguistiques finement écrites mais je regrette que cette adaptation ne réussisse pas à préserver cette identité jusqu’au bout et que la mise en scène ne soit pas techniquement plus exigeante.

Crédit photo : Pixeldealer